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Le vin et la littérature

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jcm a répondu au sujet : Re: Le vin et la littérature

Un gros clin d'oeil à tous les amateurs qui se reconnaitront dans ce texte extrait des Mémoires d'un parisien, tome 2 de Jean Galtier Boissière, extraordinaire plume du crapouillot dans l'entre deux guerres. Le passage doit se situer aux alentours de 1932-33...

" Le plus extraordinaire gueuleton nous fut servi chez le docteur Paul Ramain, à Douvaine, dans le Chablais,près du lac de Genève. Ramain me paraissait supérieur à notre cher Curnonsky/ Cur ne fut qu'un grand amateur de bonnes choses, tandis que le docteur premier goûteur de vins en France, -les yeux bandés, il dira non seulement le cru exact, mais le millésime- est aussi un cuisinier de premier ordre qui a inventé et exécuté plusieurs centaines de recettes - trois cents rien que pour accompagner les champignons de sa contrée!
Voici le menu sensationnel que nous avons dégusté avec Charlotte et Jean Dumaine, qui nous avaient amenés en voiture de Talloires à Douvaine:
Le melon froid au picardan
La crème bisque d'écrevisses de Savoie
Les truites du Léman épiscopales à la gelée de fleurie
Les culs d'artichauts frais Docteur
Les canetons aux bolets frais de Douvaine et aux olives noires
Les fromages de nos montagnes
La bombe Crapouillot
Les fruits de saison.

Curieux menu sans aucune viande, mais d'un extrême raffinement et dont l'accompagnement liquide était: avec le melon, un Crépy, vin blanc du pays dont la fraîche saveur rappelle un peu certains crus suisses de l'autre rive du lac; avec la bisque , un vin jaune de château-chalon 1906, cuvée de la Baronne de Martias; avec les truites cardinales, un montrachet 1929, au goût de noisette, cuvée du général-marquis de La Guiche; avec le caneton, un puissant hautbrion 1923; avec les fromages, un richebourg "vieux cépage" du domaine de La Romanée et, pour le bouquet, avec les desserts, un vin de paille jurassien, presque caramélisé, d'une extrême vieillesse puisque datant de 1836!
Après dégustations d'alcools divers, entre autres une eau-de-vie de Dantzig où flottaient des paillettes d'or, nous repartîmes en voiture à travers la montagne, à deux heures du matin, très frais tous les trois."

Ne se croirait on pas quelque part dans une réunion festive comme seuls désormais les LPViens savent maintenir la tradition? Je précise , pour les puristes , que j'ai repris scrupuleusement l'orthographe des vins et domaines utilisée par Galtier Boissière. Pour les éventuels amateurs, les Mémoires d'un parisien ont été publiées à La Table Ronde.

Bon appétit et santé bonheur à tous.

Jean-Christophe
#31

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Jean-Bernard a répondu au sujet : Re: Le vin et la littérature

Merci Jean-Christophe,

certains accords et l'ordre des vins sont parfois étonnants.

Sais-tu pourquoi l'auteur ne range pas les canetons dans la catégorie viande?

JB
#32

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jcm a répondu au sujet : Re: Le vin et la littérature

Jean Bernard,

je pense que dans les années trente, on distinguait les volailles ( et autres volatiles) des viandes issues uniquement de mammifères ruminants. cela serait pourquoi Galtier Boissière, bon vivant et joyeux convive devant l'Eternel s'il en est, ne parle pas de viande dans ce repas assez pantagruélique.... mais peut être me trompé-je... avis aux amateurs pour trouver une explication si celle-ci n'est pas la bonne.

Jean-Christophe
#33

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Silène a répondu au sujet : Re: Le vin et la littérature

Les canards sont du gibier d'eau. Et anciennement, les animaux aquatiques n'étaient pas considérés comme de la viande; ils étaient assimilés au poisson.
Ce qui permettait aux amateurs de viande, en temps de carême, de se délecter d'un bon canard, sans péché et sans arrière pensée! :)
C'était du moins l'usage au XVIII ème siècle et encore au XIXème siècle. Maintenant, que cette conception des choses puisse avoir encore persisté jsque dans les années 20, cela surprend quand même un peu.
#34

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hannibal a répondu au sujet : Re: Le vin et la littérature

avec les fromages, un richebourg "vieux cépage" du domaine de La Romanée

J'adore.
Le docteur Ramain était un grand malade.

PS Pour les canetons je ne sais pas, mais je rappelle que Gargantua rangeait les poussins dans la catégorie PQ.
#35

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Jean-Bernard a répondu au sujet : Re: Le vin et la littérature

:D
Merci de vos réponses en tout cas... Silène, en effet c'est cette classification au début du vingtième siècle qui m'interrogeait.

JB
#36

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Cheesecake a répondu au sujet : Re: Le vin et la littérature

« Et tout d’un coup le souvenir m’est apparu. Ce goût, c’était celui du petit morceau de madeleine que le dimanche matin à Combray (parce que ce jour-là je ne sortais pas avant l’heure de la messe), quand j’allais lui dire bonjour dans sa chambre, ma tante Léonie m’offrait après l’avoir trempé dans son infusion de thé ou de tilleul. La vue de la petite madeleine ne m’avait rien rappelé avant que je n’y eusse goûté ; peut-être parce que, en ayant souvent aperçu depuis, sans en manger, sur les tablettes des pâtissiers, leur image avait quitté ces jours de Combray pour se lier à d’autres plus récents ; peut-être parce que de ces souvenirs abandonnés si longtemps hors de la mémoire, rien ne survivait, tout s’était désagrégé ; les formes – et celle aussi du petit coquillage de pâtisserie, si grassement sensuel, sous son plissage sévère et dévot – s’étaient abolies, ou, ensommeillées, avaient perdu la force d’expansion qui leur eût permis de rejoindre la conscience. Mais, quand d’un passé ancien rien ne subsiste, après la mort des êtres, après la destruction des choses, seules, plus frêles mais plus vivaces, plus immatérielles, plus persistantes, plus fidèles, l’odeur et la saveur restent encore longtemps, comme des âmes, à se rappeler, à attendre, à espérer, sur la ruine de tout le reste, à porter sans fléchir, sur leur gouttelette presque impalpable, l’édifice immense du souvenir »

Qu'y a t-il de féminin ici? La sensibilité diront certains!!!

Je ne sais pas si c'est de la littérature, mais cela concerne le sens olfactif indissociable du goût et de l'apprécaition d'un vin

Extrait :

"Si toutes les odeurs ne sont pas perçues, toutes les odeurs perçues ne sont pas nommées. Beaucoup, en effet, restent à un niveau infraverbal, pour deux raisons principalement. La première est générale : nous savons traiter bien plus d'informations par les voies sensorielles que par les facultés cognitives supérieures. La seconde raison tient à la spécificité du lexique olfactif : nommer, c'est déjà abstraire l'odeur de l'expérience primordiale, et cette abstraction ne va pas de soi quand les outils conceptuels font défaut. En effet, la mise en mémoire des sensations olfactives n'est pas facilitée par un lexique stabilisé comme il en existe pour décrire les couleurs. D'une part, les échecs cognitifs sont fréquents (le « tip ofthe nose phenomenon » par exemple, l'équivalent, en olfaction, du mot sur le bout de la langue (voir l'article d'Elisabeth Bacon dans ce numéro) .D'autre part, dans le langage naturel, l'idiome des fluides, selon l'expression de Joris-Karl Huysmans, est imprécis, métaphorique, voire poétique, ce qui a conduit l'anthropologue Dan Sperber à voir dans les odeurs « des symboles par excellence(1) ». Or, quel que soit le stimulus considéré (visuel, olfactif, gustatif, tactile, auditif), on admet généralement qu'une dénomination réussie facilite sa mise en mémoire et le rappel ou la reconnaissance ultérieure. Comment comprendre alors qu'un lexique olfactif peu stable et d'une relative imprécision accompagne une mémoire des odeurs particulièrement résistante ?"
Joël Candau

cheesecake

En persévérant, j'arrive à me persuader qu’en tout homme il y a du bon. Il suffit de s’inspirer de la nature et des éléments.
En dernier recours, l’homme peut encore s’élever en levant le coude et sortir ainsi des pires labyrinthes.
#37

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Philippipipourrah a répondu au sujet : Re: Le vin et la littérature

[size=x-large]TRAITÉ DE BON USAGE DE VIN[/size]
[size=large]Lequel est grand & perpétuel pour ébaudir âme & corps
& contre diverses maladies de membres extérieurs & intérieurs
composé au profit d'enlumineurs de museaux
par maître Alcofribas, l'architriclin du grand Pantagruel[/size]
[/url]

Un inédit posthume de François Rabelais, dont l’original français reste à découvrir, qui ne nous est parvenu que dans une version tchèque (!) datant de 1622 - soit 70 ans après la mort du bon médecin humaniste -, et dont l’édition complète ne date que de 1995, et la traduction française seulement de 2009 ! C’est donc du tout frais, et un vrai bonheur que de découvrir ces "sages prescriptions [...] consignées pour le profit général de la corporation des buveurs pantagruélistes", malgré ou grâce à "l’absorption de 184 646 bouteilles de vin d’Anjou".

Dans ce petit opuscule savoureux, le lecteur, tantôt invoqué comme "frérot, buveur illustre, leveur de flacons, frère beurré, roteur aviné, vaste gousier, ventre bombé, péteur et cagnard" apprendra notamment que :

- "L’usage du vin, outre le verbe prolixe et la prière fervente, est de toutes les actions humaines ce qui le distingue des autres créatures terrestres ;
- le vin a maintes qualités et guérit les maux de l’âme ;
- il convient de prescrire une bouteille de mousseux contre le découragement, l’atrabile, la contrition, la tristesse, la peine, la nostalgie, la mélancolie, l’ennui, le sorbonisme, le dessèchement du cerveau et les contrariétés ;
- un seul clystère bachique vaut mille cent purges, et un seul flacon toutes les décoctions et ventouses ;
- il faut boire du vin à grand renfort contre, entre autres : la morve et la gourme (au nez ou dans les culottes), la pestilence des dents, le patois de Savoie [size=small](Chrisdu74, si tu nous lis...)[/size], les calculs à la vessie, la tumeur des attributs, la pisse chaude, la figue au cul, la nombrilite [size=small](… (nom à choisir parmi certains forumeurs), si tu nous lis :D)[/size] ;
- Contre divers maux, préférez les vins souscrits : de Gascogne contre la gale, de Bourgogne contre la rogne, et caetera. Pour certains de ces maux, il convient parfois de mélanger le vin avec d’autres ingrédients parmi lesquels : la cannelle, l’armoise, la sauge, la m erde de porc écorché, la fiente de pigeon, l’edelweiss ;
- le vin comble la femme quand l’homme en boit ;
- Il y a certainement des métiers salutaires et capitaux [...], parmi lesquels : la viniculture, même si aucun autre ne me vient à l’esprit ;
- sera précipité dans un lac de feu [...] qui cèle en cave enterrés or et argent au lieu de tonnelets, dames-jeannes, flacons et bouteilles ;
- Un vin exquis, bu tripe creuse [size=small](= à jeun)[/size], renouvelle les forces ;
- Le vin vous donnera le jour durant des selles fermes et assurées, que le sage Epistémon nomme papales, car elles sont par nature infaillibles. Qui au contraire boit dès le matin de l'eau ou quelque liquide analogue sera ramolli et cul-pendant jusqu'aux ultimes heures vespérales ; [...]. Et le vin vous donnera pisse saine et rose, veloutée comme bois de cerf. Alors que les buveurs d'eau l'auront trouble et soufrée. Et le vin vous donnera une verge puissante et belle, que vous brandirez à volonté et observerez avec contentement. Alors que les buveurs d'eau l'auront pleine de bulles et de hoquets."

www.crcb.org/wp-cont... [size=small]Les Songes drolatiques de Pantagruel[/size]

Enfin, une ultime sentence, en guise de conclusion : "Ne buvez jamais seuls. La compagnie de buveurs est une engeance hautement estimée". Mais ça, on le savait déjà ;).

:), Philippe
#38

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chrisdu74 a répondu au sujet : Re: Le vin et la littérature

le patois de Savoie (Chrisdu74, si tu nous lis...), associé à figue au cul et tumeur des attributs, il devait avoir un contentieux... Moi je m'en fous, je suis de la "Haute" ;)
SiInon, ce qui me frappe c'est "frérot, buveur illustre, leveur de flacons, frère beurré, roteur aviné, vaste gousier, ventre bombé, péteur et cagnard" A croire qu'en 1622 la dream team du LPV Jura Tour avait déjà fait parler d'elle... Y en a 9 pile poil' manque que M'ame 99 qu'il a pas osé citer. Reste à se répartir les rôles.

Chris d'U
#39

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Hubert a répondu au sujet : Re: Le vin et la littérature

Magnifique Philippe !

TRAITÉ DE BON USAGE DE VIN
Lequel est grand & perpétuel pour ébaudir âme & corps
& contre diverses maladies de membres extérieurs & intérieurs

C'est quoi un membre intérieur, dis papa ?? ;)

Aucune citation jurassienne ?

Chris, je ne rote ni pète, et la bombitude de mon abdomen reste dans la tolérance de mon gouvernement (:P)

Hubert
#40

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Philippipipourrah a répondu au sujet : re: Le vin et la littérature

Dans le prologue du Gargantua il y a aussi "Verolez tres precieux", si ça peut vous arranger...

:), Philippe
#41

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Jean-Bernard a répondu au sujet : Re: Le vin et la littérature

Merci Philippe pour cet excellent passage revigorant! (tu)

JB
#42

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Philippipipourrah a répondu au sujet : Re: Le vin et la littérature

[size=large]Un autre grand poète a chanté le vin, la vigne et les vignerons : il s’agit de l’écrivain suisse romand Charles-Ferdinand Ramuz (1878-1947), dont le style d’écriture si particulier désirait exprimer le langage parlé des paysans de sa terre : le canton de Vaud.

Petite précision liminaire : afin de comprendre pourquoi le texte ci-dessous parle de "pente" et de "vide", il faut avoir à l’esprit que le vignoble en terrasses du Lavaux plonge littéralement dans le lac Léman, par endroits de manière vertigineuse et impressionnante ! :[/size]

www.lavaux.com/data/...
www.suisse-photos.ch...
www.suisse-photos.ch...
img705.imageshack.us...

[size=large]Spéciale dédicace aux vignerons et à la peine qu’ils se donnent tout au long de l’année pour notre plaisir de déguster... et de méditer le vin ![/size]

[size=large]"[Bovard] est devant chez lui avec deux visites sous la treille grimpant à des supports carrés.
On est enterré dans la pente, en même temps qu'elle se dérobe sous vos pieds tout de suite, ne laissant de place que pour la table peinte en vert, clouée sur quatre piquets.
C'est à côté de la porte du pressoir qui s'ouvre lui-même sur la cave, et la cave se trouve déjà à plusieurs mètres sous le mont, bien qu'elle soit de plain-pied avec nous.
Les deux visites sont sur le banc, le dos au mur ; [...] mais, de l'autre côté de la table, il y a seulement le vide ; et tout l'espace est là, quand eux manquent de place, avec un verre posé devant chacun d'eux.
C'est là que Bovard a recommencé, Bovard qui ne peut plus se taire, ayant été d'abord chercher une bouteille, et c'est une bouteille de 19, c'est-à-dire ce qu'on a de mieux.
Il est venu la tenant par le cou, ayant mis dans sa main toutes les précautions qu'il faut ; il pose la bouteille sur la table ; il tire de sa poche de gilet le tire-bouchon en nickel. Et alors commence la cérémonie du vin toujours la même, qui est qu'on remplit d'abord le fond de son verre, ce qui est un surcroît de politesse au lieu d'être une impolitesse comme on pourrait le penser, parce que c'est pour s'assurer que le vin qu'on va offrir est digne de ceux à qui on l'offre.
Cérémonie du vin, on remplit d'abord le fond de son verre, on goûte ; ensuite seulement on remplit les autres verres, comme Bovard a fait. Il a pris dans la poche de son gilet son tire-bouchon dont il met le levier d'équerre, et le bouchon vient sans effort portant écrit sur le côté son nom.

Il a pris son verre qu'il lève :
– Santé !
On lui répond :
– Santé !

Et les verres, qui vont à la rencontre l'un de l'autre, se touchent par le bord avec un son clair, comme si on sonnait les cloches de l'amitié, tandis que Bovard est entre vous et le vide, se tenant en travers de l'espace qu'il occupe en entier avec sa hauteur, ayant sous les pieds les maisons de la rive, qui sont comme des grains de gravier, ayant les jambes devant l'eau, ayant la Savoie derrière ses genoux comme si avec une règle on avait tiré une ligne. Plus haut sont les forêts, sont les rochers, plus haut il y a la neige ; mais le verre qu'il tient est encore plus haut, étant dans l'air et le soleil. Ainsi il a les jambes bien plantées, par en bas, mais la main et ce qui tient sa main, sont plus haut que la terre, – après qu'il a trinqué, puis il a bu, puis il regarde de haut en bas dans le verre, puis il l'a levé à hauteur de son regard en même temps qu'il l'écarte de lui.
[...]

Il est demeuré debout, il est entre vous et l'air, écrivant à mesure les choses qu'il dit sur l'eau, la montagne, le ciel ; – devant les deux visites, sous la treille [...], debout devant le vide de l'autre côté de la table :
– Eh bien, il n'est pas mauvais ?
Les deux autres ont hoché la tête.
– Vous comprenez, quand on l'a fait soi-même, et c'est nous qu'on l'a mis au monde, nous qu'on l'a soigné, qu'on l'a élevé...
Il abaisse son verre ; il ne parle plus, il recommence à parler.
– Et il y a tout nous là dedans comme dans un enfant qu'on a...
Faisant voir de la tête autour de lui le mont, la pente, la pente du mont, la terre et les pierres, disant quand même et ne pouvant plus se taire, mais disant avec toute sa personne ce qu'il dit :
– Et c'est au commencement...
Il y a ce vin qu'il respire et il y a dedans ce qui est d'en bas, d'en dessous, là où se trouvent les racines ; il y a l'odeur et le goût ; il respire, puis il a goûté ; il goûte à nouveau avec lenteur, retenant le goût sur sa langue, le ramenant d'arrière en avant, le retournant sous le palais, le laissant alors repartir, mais pour l'arrêter encore une fois au point où il va disparaître ; et c'est à cause de ce qu'il y a dedans : toutes les choses qu'il y a dedans : alors il prend ces choses l'une après l'autre, s'étant tourné vers vous sans rien dire, mais il vous regarde et on comprend.
– Il y a la terre, a-t-il dit, là-dedans...
Il regoûte...
– La terre, telle espèce de terre, telle nature de terre, la terre, telle qu'elle était, puis telle qu'on l'a faite, changeant ses proportions, l'enrichissant, l'aérant, l'amenuisant, – avec tel dosage d'argile, de calcaire, de sable, telle proportion de matière meuble et de caillou : tout ça qui n'est encore rien... Ce qui est d'en bas, au commencement...
Et il dit : « Ce qui était avant qu'on soit venu et qu'on s'y soit mis, puis on s'y est mis ; alors il y a nous aussi, bien entendu, là dedans, nous et notre peine... »
Et ça monte au dedans de lui tout le temps et ça veut sortir, et ça devient des pensées dans sa tête, et elles vont toutes seules dehors, en sorte que, même s'il voulait s'empêcher de dire, il ne pourrait pas.
– Notre intelligence, parce qu'il y a alors le plant qu'on a choisi.

Il dit tout haut, comme ça :
– Heureusement qu'on a inventé l’américain, sans quoi qu'est-ce qu'on serait devenu ?... Et il n'y a pas que la nature, il y a encore nous autres et qu'on est allé contre la nature, parce qu'on invente les plants, on les mélange, et une moitié de l'un est mise sur une moitié de l'autre... Et, dit-il, il y a que tout le temps on est présents, afin de surveiller comment les choses se passent.
Il boit encore, il va rechercher dans le vin les éléments dont il est fait.
– On a dit à la sève: tu passeras par là et non pas ailleurs, tu passeras par où on veut, non pas par où tu veux...
Il a ri.
Et puis il voit que les verres sont vides :
– Je vous demande pardon, messieurs... Je m’oubliais.
De nouveau :
– A votre santé !
Quand il y a eu, de nouveau, sur trois notes, la sonnerie, comme si on sonnait encore une fois les cloches, dans l'air clair, avant qu'il continue ; et puis il a continué :
– Parce qu'à présent, a-t-il dit, gare à nous !... La terre, le cep, le cru et le plant ; et nous, bien sûr, nous tout le temps, les bras et la tête, la peine de faire, la peine de penser, – mais ce n'est pas tout.
Il boit. Il boit une grande gorgée :
– Il y a encore l'air. Il y a encore l'année. Il y a encore le temps qu'il fait.
Il boit, avec un claquement de langue :
– Là-dedans, voyez-vous, il y a les mois, il y a les jours : le temps qu'il a fait et le temps tout court. Une heure qui vient et puis une heure, les matins, le soir, quand c'est midi. Il y a tout là dedans, qu'il dit, le climat et ses changements : l'humide, le chaud, les retours de froid, le trop mouillé, le trop de sécheresse; le trop de pluie ou pas assez, et trop précoces ou trop tardives, la grêle, les gelées... Il y a tout... Et pas seulement quand le raisin est encore sur pied, mais ce qui est autour de lui ensuite ; parce que quelquefois il fait trop chaud après la vendange, alors la fermentation se fait trop vite ; quelquefois il ne fait pas assez chaud, alors elle ne se fait plus, – les soucis, comme pour l'enfant, après les neuf mois, parce qu'il n'y a pas que les neuf mois qui comptent, c'est même ensuite que tout commence : alors il faut encore des soins et de l'amour, plus de soins et d'amour que jamais. Seulement aussi, a-t-il dit...
Et il commence de nouveau à lever son verre, levant son verre de plus en plus...
– Quand tout va bien, quand on a réussi...
Levant son verre de plus en plus ; – et, parce qu'il lève son verre, il lève dans le jour du jour ressuscité ; il lève dans la transparence une transparence plus grande. Il lève dans la lumière passagère une lumière définitive et fixe, dans le soleil voilé, un soleil sans nuage, un soleil plus jamais obscurci, qui ne s'en va pas ; tiré du temps, soustrait du temps.

Ayant été ainsi de bas en haut, et jusqu'ici ; puis il voit qu'il ne va pas pouvoir aller plus loin :
– Parce qu'ensuite, comme il a dit, ayant levé son verre un peu plus encore, – ensuite c'est là-haut. Et là-haut, à présent, c'est au-dessus de nous. Et ça est parti d'au-dessous de nous, mais à présent ça nous dépasse.

Il s'est tu, il baisse la tête; les deux autres ont fait comme lui. Ils se tiennent tous les trois silencieux, la tête baissée, devant ce qui est plus grand que nous.
L'esprit, qui est là-haut, et nous élève à lui, mais seulement s'il veut.
S'il veut, l'esprit, et non pas si on veut. Hors de la nuit, hors de nous-mêmes. Jusqu'au parfait contentement, hors des tristesses, hors des soucis. Jusqu'à l'union, hors de la désunion; jusqu'à la communion des hommes, hors de la séparation des hommes. Jusqu'à la vie, hors de la mort."
[/size]

(Passage du poète, XIII (1923)

:), Philippe
#43

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poucmabon a répondu au sujet : Re: Le vin et la littérature

Philippe, il me semble à lire ce texte l'entendre dit par Ramuz lui-même. (Il existe des enregistrements de quelques autres textes dits par lui, celui-là je ne sais pas).
En rêvant un peu, on peut imaginer que les deux hôtes sont Ramuz, bien entendu, et Igor Stravinsky, qui est allé lui rendre visite alors que Ramuz vivait dans le coin. mais ce fut assurément quelques années plus tôt!

Beau choix de photos.
#44

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Philippipipourrah a répondu au sujet : Re: Le vin et la littérature

[size=large]Merci Poucmabon de ton appréciation. Voici un autre texte - assez proche - de C-F Ramuz, sur la convivialité créée par le vin :

"L'hiver se réchauffe à ces eaux qui fument ; [...].
[...]
Temps où il fait bon boire au chaud. Temps où il fait bon être à la cave ; [...].
[...]

Quand la bougie dans son bougeoir de fer battu, une fois de plus, après avoir été éteinte, aurait été allumée (mais elle en a l'habitude), et de nouveau il y aurait les grandes ombres noires contre la voûte tachée de blanc.
Et il y aurait cette bonne tiédeur d'air, mais pas seulement cette tiédeur d'air, parce que les cœurs bientôt, eux aussi, seraient attiédis, et puis réchauffés, et les cœurs connaîtraient le rapprochement dans le vin.
Dans le vin, des choses sont dites, qui ne le sont pas à jeun.
Les natures se reconnaissent, parce qu'elles se laissent aller.
On va à la rencontre les uns des autres dans le vin:
« Ah ! ça m'a fait plaisir de vous entendre ! »
On n'ose pas dans la vie ordinaire. On a un mur autour de ses pensées. Il faut le vin pour qu’on saute par-dessus le mur.
Et on a un encore plus haut mur autour du cœur, qui ne peut pas s'abandonner, à cause des pudeurs qu'il a et non pas seulement à cause de ce qu’il a de mauvais, mais bien plutôt à cause de ce qu’il a de bon, et comme trop de respect envers lui-même; alors il est seul et cet autre cœur est seul; les cœurs sont côte à côte dans l'ignorance de ce qu’ils sont, sans conversation, sans échange, sans dons mutuels (de quoi ils peuvent pourtant seulement vivre); heureusement que le vin est là, heureusement que nos caves sont là ; [...].

Et alors trois verres de 19 pour commencer, trois de 17, trois de 14: « Ah ! si c'est comme ça, je crois bien qu'on pourrait s’entendre. »
Et trois de 11, c'est le meilleur: « Comment dites-vous ? Mais moi aussi !... » encore trois verres de 11.
« Dites donc, vous n'avez pas faim ? si on mangeait un morceau ? »
« Femme (j'ouvre la porte), femme as-tu encore des noix fraîches ? »
C'est quand la flamme de la bougie tremblote, éclairant mal, mais le cœur est éclairé.
N'est-ce pas l'important que le cœur soit éclairé, que le cœur soit réchauffé ?
N'est-ce pas l'important que les cœurs se réveillent et voient qu’ils vivent mieux, n’étant plus enfin qu’un seul cœur?

Parce qu'à présent on a été chercher les vieilles bouteilles et on s'assure d'abord prudemment dans le fond du verre qu'elles n'ont pas passé et qu'elles n'ont pas pris le goût de bouchon: « Rien du tout, mais c’est que c’est du bon, du tout bon... »
On trinquera pour l'amitié.
Nous aussi on est des bons, des tout bons. Pas vieillis, pas piqués. On trinquera pour l'amitié.
L’affaire est de se réchauffer, l’affaire est de se retrouver.
Pas vieillis, pas piqués, décantés seulement et parfaitement dépouillés; et alors: « Santé ! » – « Santé ! »
Quand on trinquera à la ronde (quand est-ce que ce sera ?) avec ceux de notre parenté, enfin connus de nous et enfin nous connaissant ; et on boira à leur santé et à la santé du pays commun, on boira au lac et au Rhône, aux enfants du lac, aux enfants du Rhône..."[/size]


(Chant de notre Rhône (1920)

www.fondation-ramuz....

:), Philippe
#45

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Philippipipourrah a répondu au sujet : Re: Le vin et la littérature

[size=large]A la demande générale :D, je livre encore quelques extraits d’une troisième œuvre de CF Ramuz, au titre délicieusement évocateur : Vendanges.

Publié en 1927, ce récit évoque les souvenirs des vendanges dans le Chablais vaudois quand l’auteur avait entre dix et douze ans, soit à la fin des années 1880.[/size]

www.cepdivin.org/deg... [size=small]Scène de vendanges vers 1900 (source : www.cepdivin.org/deg... )[/size]

notrehistoire.ch.s3.... [size=small]Carte illustrée pour la promotion des vins vaudois (dessin à l'encre de Chine de A. Pavillon, années 1900)
(source : www.notrehistoire.ch... )[/size]

[size=large]"N'empêche qu'on avait, en ce temps-là, au Collège classique cantonal, en plein mois d’octobre, trois longues semaines de vacances, et qu’elles s’appelaient « vacances de vendanges »; et, chose plus merveilleuse encore, ces vacances tombaient alors précisément, malgré Ieur nom, qui n'a plus de sens aujourd’hui, en pleine époque des vendanges, car les vieux vous diront qu'il y avait encore des saisons, en ce temps-là [...]. [...]. Il y avait encore des automnes dont le mois le plus représentatif, placé sous le signe du Scorpion, était octobre; et on vendangeait en octobre, alors, c'est-à-dire à date fixe (on pouvait encore laisser mûrir le raisin, on ne se hâtait pas de le cueillir, il ne semblait jamais trop doux, ni trop doré; et ça donnait des onze et des douze degrés d'alcool, teneur qui ne se connaît plus, tous les vieux vous le diront); on vendangeait alors au mois d'octobre et tout le long du mois sans se presser".[/size]

(chapitre I)

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[size=large]"Je revois ce travail aux lumières qui est si particulier au vignoble et en contradiction profonde avec celui de la campagne, avec les occupations du paysan. Un travail nocturne, non seulement nocturne, mais souterrain; un travail essentiellement mouillé et dont la matière est liquide; où tout se passe dans l'humidité. Par ailleurs cette hâte, cette nécessité de faire vite se retrouvent dans Ies granges à l'époque des foins et de la moisson, mais là c’est le sec, et c’est dans le sec; c'est la sécheresse qui détermine I'atmosphère pleine d'innombrables petites poussières qui supposent elles-mêmes Ia participation du grand jour. Ces mêmes « bourrées », là-bas, c'est Ie Iever du soleil et c'est son coucher qui en règlent le cours et y commandent par un commencement et une fin; tandis qu'ici il n'y avait ni commencement ni fin à la journée; il n'y avait plus de journées, il n'allait plus y avoir de journées pendant trois semaines et davantage."[/size]

(chapitre III)

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[size=large]"C'était un mélange de beaucoup de choses, ces vendanges (ou bien si le mélange est seulement dans le cœur de I'homme, qui ne sait pas très bien lui-même ce qu'il est, et cherche autour de lui ainsi des occasions à ses tristesses et des prétextes à ses contentements). C'était dur, c'était fatigant; il faisait froid, il faisait sombre; tout à coup, le soleil se montrait et des rires y ont répondu : c'est une fille qu'on embrassait, parce que les garçons ont le droit d'embrasser celles qui ont oublié une grappe. Il y a la fatigue, les nuits trop courtes, le manque de sommeil, les maux de reins (parce que tout Ie temps on est baissées, nous autres femmes); on finit par avoir les doigts tout fendillés, la peau des mains pleine de crevasses à force de s’en servir dans le mouillé et dans le froid; on a les pieds pris dans la boue jusqu'au-dessus de la cheville à croire, quand on tire dessus, que Ies semelles vont y rester; on est mouillées par devant jusque plus haut que Ia ceinture comme si on s'était jetées à l'eau; on a les jupes qui vous collent aux cuisses; c'est plein de pourri, c'est plein de moisi; les grains vous crèvent entre les doigts avec leur jus, vos doigts se collent les uns aux autres, vos manches se collent aux poignets, ça sent fort, ça fait éternuer, on tousse, on s'est enrhumées, on attrape des pulmonies et des bronchites; – pourtant il suffit qu'un rayon de soleil brille pour que tout change. Parce que c'est beau, la vigne; c'est dur, mais c'est beau. Il y a des moments de repos et de répit; toutes les femmes se redressaient, Ies mains mises à plat au creux des reins, faisant d'abord une grimace et un mouvement en arrière; puis les voilà qui partaient à bavarder parce qu'il y a des moments de bonne humeur sous le soleil, qui venait tout à coup, les changeant de couleur, leur changeant la figure, leur changeant le cœur en dedans."[/size]

(chapitre III)

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[size=large]"déjà, au travers des planches minces, un grand bruit se faisait entendre [...] : Ie bruit des travaux réservés aux hommes, les travaux sérieux, les grands travaux mystérieux du pressoir et de la cave, – après les humbles besognes de femmes [...]. Là-bas, ce n'était encore que la cueillette, et ce n'était encore que le raisin, c'était Ie fruit sucré bon pour les enfants et les femmes : ici déjà commençaient Ies régions de Ia fermentation, c'est-à-dire du vin, c'est-à-dire de la boisson qui convient aux hommes faits [...]. On entendait le bruit des cuves et des baquets, on entendait Ie bruit des roues de la bossette à I’ouverture carrée, pleine jusqu'au bord de raisin foulé, qui roulait sur Ie pavé devant la porte du pressoir; de temps en temps, une voix (la voix du maître de la maison) donnait un ordre, puis s'éloignait; des pas continuellement montaient ou descendaient Ies escaliers de pierre à la voûte sonore qui menaient à la cave; – mais, plus haut et plus fort, quoique plus sourdement, comme par-dessous ces autres bruits et cependant les dominant, c'était un long craquement rauque, une plainte continuelle, un sourd gémissement jamais interrompu, dont les fondements mêmes de la maison finissaient par être ébranlés, tandis qu'il montait jusqu'au toit à travers les cloisons et les murs avec ses secousses, comme quand il y a un tremblement de terre. Et on avait cette plainte sous ses pieds, dans son dos, on la percevait tout ensemble avec les oreilles et le corps par une présence en même temps extérieure et intérieure, – quand ça chante, ça grince, ça craque, ça soupire, ça gémit: le pressoir et ceux qui y sont, ceux qui sont au treuil et à la palanche, ceux qui tournent la manivelle, et durement, des deux bras, et à deux, l’un d’un côté de l'arbre, I'autre de I'autre, font venir la grosse corde et la font s'y enrouler. Un grand travail douloureux, difficile, et cependant plein de promesses comme dans un enfantement [...]."[/size]

(chapitre III)

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[size=large]"l'inlassable pressoir avec son inlassable bruit, et cette plainte qui ne finit jamais, qui est là le matin, qui est Ià à midi, qui est là encore le soir; qui était Ià quand on partait pour la vigne, qui était là quand on en revenait; dernier bruit qu'on entende avant de s'endormir et le premier quand on s'éveille; que je trouve mêlé à mes sommeils d'enfant, et jusqu'à mes rêves d'enfant."[/size]

(chapitre IV)

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[size=large]"Et je pense encore au « ressat » (comment écrire ce mot qui n’est pas fait pour être écrit, parce que c'est un mot patois?).
Le dernier jour des vendanges, on débarrassait le pressoir des ustensiles qui I'encombraient; on le lavait à grande eau, on y dressait une longue table.
En ce temps-là, on faisait encore partout le ressat, c'était une coutume générale (tous les vieux vous le diront). Depuis deux ou trois jours, on n'allait plus à Ia vigne; seuls, les pressureurs avaient continué leur besogne pendant ces deux ou trois jours et ces deux ou trois nuits (le pressoir continuant à ne pas vouloir se taire avec sa plainte qui venait de dessous la terre et on travaille encore sous la terre quand on se reposait déjà dessus).
[...]
Cependant on s'affairait là-haut dans la cuisine où un jambon entier cuisait avec des choux sur le plus gros des trous du fourneau potager.
Et, le soir, notre place était à côté de la maîtresse de maison parce qu'il fallait qu'elle pût nous surveiller.
Hommes, femmes, enfants, maîtres, serviteurs et servantes, vendangeuses, brantards, charretiers, pressureurs: personne qui ne fût là, pour cette fête de la fin, et tous ceux qui avaient travaillé ensemble se réjouissaient ensemble, comme il est juste.
On invitait aussi le pasteur et la femme du pasteur. Le vin était le vin du domaine, le pain était le pain du pays; on mangeait les choux du plantage et le
cochon tué l’hiver d'avant.
Les miches étaient des miches de deux ou trois kilos à la mie humide, à la croûte qui craquait et sautait sous le couteau. Et, pour le dessert, dans d’immenses corbeilles à lessive, venaient les merveilles à l'huile de noix (sortes de grands beignets), toutes croquantes et encore chaudes sous une fine couche de sucre en poudre à demi grasse qui collait aux lèvres et vous engluait le tour de la bouche, – dont on mangeait tant qu'on pouvait, plus qu'on ne pouvait.
On nous avait versé un demi-verre de vin d'abord, puis, pour nous faire plaisir, un demi-verre encore et puis un demi-verre; ce qui faisait plus d'un verre et demi, dose un peu trop forte sans doute; car ce ressat finit pour moi dans une sorte de vertige où tout se brouille, lumières, figures, gestes, objets, personnages.
On parlait de plus en plus fort, me semblait-il, on donnait des coups de poing sur la table; les rires des femmes éclataient en clair et en aigu sur le fond sourd des voix d'hommes; d'un bout à l'autre de la table des plaisanteries étaient envoyées et renvoyées comme la boule d'un jeu de quilles.
Je vois encore une moustache humide qu'une grosse main vient essuyer au bout d'une manche d'habit gris de fer [...].
On débouchait des bouteilles de vin vieux pour Ie dessert, et, nous autres enfants, nous en avions encore un fond de verre; – mais maintenant tout se met à tourner.
Est-ce qu'on danse déjà ? ou est-ce qu'on se prépare à danser ? L'accordéon s'essaie dans un coin, tandis que tout le monde se lève; moi aussi, ou du moins j'essaie, et puis je ne sais plus très bien.
On pousse la table contre le mur (il me semble, du moins, qu'on pousse la table contre le mur).
Je suis plus petit que jamais, plus perdu que jamais entre ces couples; mais est-ce dans le pressoir ou dans ma tête que ça tourne ?
Une jupe me frôle, je suis poussé de côté. Et tout à coup on me prend par le bras; je me défends, on m'entraîne.
Je suis dans ma chambre, dans mon lit; mais voilà que d'en bas la musique vient jusqu'ici, avec un air de polka ou de valse; alors c'est à présent mon lit lui-même qui entre en danse; il va et vient, il balance sous moi, on danse ensemble...
Fin des vendanges..."[/size]


(chapitre VI)

(C.F. RAMUZ, Vendanges, Lausanne, Éditions de l’Aire, 1978)

img401.imageshack.us...

:), Philippe
#46

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Philippipipourrah a répondu au sujet : Re: Le vin et la littérature : Le Vin de Chablis dans la littérature médiévale

Le Vin de Chablis dans la littérature médiévale

Un article intéressant du philologue Philippe Ménard sur les citations et les qualités du chablis dans la littérature du Moyen Âge ; où l’on apprend notamment qu’à cette époque, les vins de Bourgogne les plus réputés n’étaient pas ceux de la Côte d’Or, mais ceux du vignoble chablisien.

books.google.ch/book... [size=small](voir les pages 405 à 414)[/size]

[size=small]P.S. 1 : en accès libre, cette publication n’est malheureusement pas disponible dans son intégralité (il manque les pages 409 et 410)
P.S. 2 : Chrisdu, tu vas être content, l’article mentionne aussi l’irancy ! ;)[/size]

:), Philippe
#47

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Jonathan Vinçon a répondu au sujet : Re: Le vin et la littérature

Je suis en ce moment dans la lecture de la Mission à Kaboul d'Alexander Burnes.
L'officier Britannique (Ecossais) qui travaillait dans l'armée dans les Indes Britanniques a remonté le fleuve Indus jusqu'à Kaboul pour évaluer les possibilités commerciales et prendre la température quant à la progression de l'influence Russe dans la région, le livre est passionnant, j'ai fini la mission et l'appendice, et je suis en ce moment dans le dossier historique que la traductrice a écrit pour compléter le tout.
J'en viens au vin, Burnes et les hommes qui l'accompagnent et l'aident à travers son périple rendent visite à un "gentleman à la campagne" aux environs de Kaboul, ils boivent du vin dans son jardin avec vue sur la ville, le paysage est magnifique.

Notre hôte disposa devant nous un petit déjeuner plantureux, composé de kebabs joliment présentés auquel nous fîmes amplement honneur et nous passâmes le reste de la matinée à l'écouter exprimer une grande variété de sujets, car c'était un causeur professionnel. Il nous énuméra les nombreux maux dont il était affligé et fit état de sa quête infructueuse d'un traitement pour les guérir jusqu'à ce qu'il le trouve dans le vin dont il déclara qu'il était un remède pour toutes les maladies terrestres. Le mollah, en de longue phrase en arabe, protesta vigoureusement contre l'utilisation d'un remède impie; sur quoi Shureef demanda tranquillement s'il attendait de lui qu'il se prive d'un remède alors qu'il en avait un à sa disposition, et quel remède, en prime! Puis il entreprit de faire l'éloge d'un cru particulier que lui et son frère avaient récolté quelques années auparavant. Il relata ensuite avec force soupirs comment de peine, à la mort de son frère, il avait brisé toutes les bouteilles de ce vin sans égal et le souvenir vivace qu'en gardaient tous ceux qui y avaient goûté, "car deux verres de ce vin vous envoyaient dans les bras de Morphée!" Alors que le naib sollicitait mon opinion sur le sujet, je lui répondit que "Pour nous, un bon vin était celui que l'on pouvait boire en quantité sans ressentir d'effets désagréables." "Une idée peu judicieuse, répondit il; car on est alors obligé de boire jusqu'à être aussi gros qu'une barrique : non, non, c'est notre critère qui est le meilleur." Cette discussion ayant éveillé la curiosité du mollah, il me pria de lui prescrire un remède pour améliorer sa digestion, requête que tout le monde interpréta aussitôt comme l'envie de boire du vin, ce qui déclencha l'hilarité générale. Piqué au vif, le mollah dirigea alors le feu ses arguments religieux (sic) contre nous et vanta avec force citations les mérites de la tempérance et de la consommation d'eau jusqu'à nous faire quasiment battre en retraite.


Mission à Kaboul de Alexander Burnes, traduit par Nadine André.
#48

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Philippipipourrah a répondu au sujet : Re: Le vin et la littérature

Une très rare évocation du vin dans l'univers littéraire d’Alain-Fournier, l’auteur du Grand Meaulnes, sous la plume de sa sœur Isabelle Rivière. Alain-Fournier qui est né à la fin du XIXe siècle en Sologne berrichonne, à une trentaine de km de Sancerre.

"[...] Ia tante Augustine n'a pas l'intention pour le quart d'heure de nous laisser mourir – en tous cas pas de faim! Nous ne savons encore ce que nous ferons le jour suivant, mais pour ce soir il faut manger! On nous sert, la tante Augustine nous sert, l'oncle Florent nous sert, chacune des grandes cousines a pris en charge l'un de nous, qu'elle sert et ressert malgré tous refus et combats.
Maman est à côté de I'oncle, et ses plus vives dénégations font autant d'effet sur lui que des flèches de papier sur une armure de fer. Tranquillement, inlassablement, il lui recharge son assiette, débordant de plaisir et de largesse, et quand il abandonne l'assiette, ce n'est que pour s'occuper du verre...
Maman qui étouffe boit, boit. Et comme ce vin rouge est fort, elle prend le pichet de grès à sa gauche et verse de grandes tombées d'eau dans son verre. Et elle boit, boit... Et comme c'est toujours aussi fort, encore une, encore une autre tombée du pichet de grès... Et parmi la joie, les cris jubilants des petites, les drôleries, les taquineries, les chansons que l'on fait chanter entre les plats à Robert, à Marie-Rose, à son promis qui est Ià, beau garçon tout intimidé, on voit maman, si réservée d'ordinaire, qui s'anime, qui s'émoustille, qui devient gaie, gaie!... Elle parle, elle éclate de rire, elle rétorque à son voisin toute plaisanterie instantanément réaiguisée, elle chante presque sans se faire prier Page, Ecuyer, Capitaine... Nous ne la reconnaissons pas, nous sommes ravis, Ie bonheur est à son comble! [...]
[...]
[...] maman – toujours mourant de soif – arrête le bras de l’oncle Florent, qui lui remplit son verre une fois de plus :
– Assez, assez, Florent! Je veux beaucoup d’eau... Mais je ne sais pas ce qu’elle a votre eau, je crois que plus j’en mets, plus le vin est fort!
– Ça ne m'étonne pas, Albanie, exulte l'oncle, avec un rire qui secoue les assiettes et la suspension, ça ne m'étonne pas : c'est du vin blanc!"


(Isabelle RIVIÈRE, Images d’Alain-Fournier, chapitre 53 "Nançay" )

:), Philippe
#49

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Jean-Marie Cade a répondu au sujet : Re: Le vin et la littérature

B)- (tu)
#50

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Philippipipourrah a répondu au sujet : Le vin et la littérature : trois grands repas "chez" Zola

[size=large]Maître-descripteur de son époque, la société du milieu du XIXe siècle, Emile Zola dépeint notamment la bourgeoisie du Second Empire qui aime les grands dîners avec des mets rares et raffinés accompagnés de vins prestigieux.

"La calèche prit l’avenue de la Reine-Hortense, et vint s’arrêter au bout de la rue Monceau, à quelques pas du boulevard Malesherbes, devant un grand hôtel situé entre cour et jardin. [...].
Comme la voiture allait entrer dans la cour, Maxime sauta lestement à terre.
« Tu sais, lui dit Renée, en le retenant par la main, nous nous mettons à table à sept heures et demie. Tu as plus d’une heure pour aller t’habiller. Ne te fais pas attendre. »
[...]
Quelques convives arrivèrent encore. Il y avait au moins une trentaine de personnes dans le salon. Les conversations reprirent ; pendant les moments de silence, on entendait, derrière les murs, des bruits légers de vaisselle et d’argenterie. Enfin, Baptiste ouvrit une porte à deux battants, et, majestueusement, il dit la phrase sacramentelle : « Madame est servie. »
[...]
[...] au milieu du large tapis persan, de teinte sombre, qui étouffait le bruit des pas, sous la clarté crue du lustre, la table, entourée de chaises dont les dossiers noirs, à filets d’or, l’encadraient d’une ligne sombre, était comme un autel, comme une chapelle ardente, où, sur la blancheur éclatante de la nappe, brûlaient les flammes claires des cristaux et des pièces d’argenterie. [...]. Entre ces pièces principales, les réchauds, grands et petits, s’alignaient symétriquement, chargés du premier service, flanqués par des coquilles contenant des hors-d’oeuvre, séparés par des corbeilles de porcelaine, des vases de cristal, des assiettes plates, des compotiers montés, contenant la partie du dessert qui était déjà sur la table. Le long du cordon des assiettes, l’armée des verres, les carafes d’eau et de vin, les petites salières, tout le cristal du service était mince et léger comme de la mousseline, sans une ciselure, et si transparent, qu’il ne jetait aucune ombre. Et le surtout, les grandes pièces semblaient des fontaines de feu ; des éclairs couraient dans le flanc poli des réchauds ; les fourchettes, les cuillers, les couteaux à manches de nacre, faisaient des barres de flammes ; des arcs-en-ciel allumaient les verres ; et, au milieu de cette pluie d’étincelles, dans cette masse incandescente, les carafes de vin tachaient de rouge la nappe chauffée à blanc.
En entrant, les convives, qui souriaient aux dames qu’ils avaient à leur bras, eurent une expression de béatitude discrète. Les fleurs mettaient une fraîcheur dans l’air tiède. Des fumets légers traînaient, mêlés aux parfums des roses. Et c’était la senteur âpre des écrevisses et l’odeur aigrelette des citrons qui dominaient.
Puis, quand tout le monde eut trouvé son nom, écrit sur le revers de la carte du menu, il y eut un bruit de chaises, un grand froissement de jupes de soie. [...]. Le service commença, au milieu de petits sourires échangés entre voisins, dans un demi-silence que ne coupaient encore que les cliquetis assourdis des cuillers. Baptiste remplissait les fonctions de maître d’hôtel avec ses attitudes graves de diplomate ; il avait sous ses ordres, outre les deux valets de pied, quatre aides qu’il recrutait seulement pour les grands dîners. À chaque mets qu’il enlevait, et qu’il allait découper, au fond de la pièce, sur une table de service, trois des domestiques faisaient doucement le tour de la table, un plat à la main, offrant le mets par son nom, à demi-voix. Les autres versaient les vins, veillaient au pain et aux carafes. Les relevés et les entrées s’en allèrent et se promenèrent ainsi lentement, sans que le rire perlé des dames devînt plus aigu.
Les convives étaient trop nombreux pour que la conversation pût aisément devenir générale. Cependant, au second service, lorsque les rôtis et les entremets eurent pris la place des relevés et des entrées et que les grands vins de Bourgogne, le pommard, le chambertin, succédèrent au léoville et au château-lafite, le bruit des voix grandit, des éclats de rire firent tinter les cristaux légers.
[...]
Les rires reprirent de plus belle ; Louise riait franchement, plus haut que les hommes. Et doucement, au milieu de ces rires, comme sourd, un laquais allongeait en ce moment, entre chaque convive, sa tête grave et blême, offrant des aiguillettes de canard sauvage, à voix basse.
[...]
[...] Charrier était plus dégrossi. Il acheva son verre de pommard et trouva le moyen de faire une phrase
[...]
On était au dessert. Les laquais allaient d’un pas plus vif autour de la table. Il y eut un arrêt, pendant que la nappe achevait de se charger de fruits et de sucreries. [...]. Deux laquais firent le tour de la table, versant de l’alicante et du tokai.
[...]
Cependant les convives ne mangeaient plus. Un vent chaud semblait avoir soufflé sur la table, terni les verres, émietté le pain, noirci les pelures de fruit dans les assiettes, rompu la belle symétrie du service. Les fleurs se fanaient, dans les grands cornets d’argent ciselé. Et les convives s’oubliaient là un instant, en face des débris du dessert, béats, sans courage pour se lever. Un bras sur la table, à demi penchés, ils avaient le regard vide, le vague affaissement de cette ivresse mesurée et décente des gens du monde qui se grisent à petits coups. Les rires étaient tombés, les paroles se faisaient rares. On avait bu et mangé beaucoup, ce qui rendait plus grave encore la bande des hommes décorés. Les dames, dans l’air alourdi de la salle, sentaient des moiteurs leur monter au front et à la nuque. Elles attendaient qu’on passât au salon, sérieuses, un peu pâles, comme si leur tête eût légèrement tourné.
[...]
Et Aristide Saccard, lui-même, les yeux demi-clos, plongé dans cette béatitude d’un maître de maison qui a conscience d’avoir grisé honnêtement ses convives, ne songeait point à quitter la table ; il contemplait, avec une tendresse respectueuse, le baron Gouraud, appesanti, digérant, allongeant sur la nappe blanche sa main droite, une main de vieillard sensuel, courte, épaisse, tachée de plaques violettes et couverte de poils roux.
Renée acheva machinalement les quelques gouttes de tokai qui restaient au fond de son verre. [...].
Et derrière elle, au bord de l’ombre, dominant de sa haute taille la table en désordre et les convives pâmés, Baptiste se tenait debout, la chair blanche, la mine grave, avec l’attitude dédaigneuse d’un laquais qui a repu ses maîtres. Lui seul, dans l’air chargé d’ivresse, sous les clartés crues du lustre qui jaunissaient, restait correct, avec sa chaîne d’argent au cou, ses yeux froids où la vue des épaules des femmes ne mettait pas une flamme, son air d’eunuque servant des Parisiens de la décadence et gardant sa dignité.
Enfin, Renée se leva, d’un mouvement nerveux. Tout le monde l’imita. On passa au salon, où le café était servi.
[...]
Les hommes se retirèrent bientôt dans le fumoir.
[...]
Le jeune homme, qui venait de jeter son cigare, rentra dans le grand salon. Il était venu beaucoup de monde. La galerie était pleine d’habits noirs, debout, causant à demi-voix, et de jupes, étalées largement le long des causeuses. Des laquais commençaient à promener des plats d’argent, chargés de glaces et de verres de punch.
[...]
La soirée tirait à sa fin, merveilleuse et banale comme toutes les soirées. Il était près de minuit, le monde s’en allait peu à peu."
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(Émile Zola, La Curée, I)
* * *

[size=large]Proche dans son déroulement, voici un souper d’après-spectacle, pris en pleine nuit, dans le roman de Nana :

“Depuis le matin, Zoé avait livré l’appartement à un maître d’hôtel, venu de chez Brébant avec un personnel d’aides et de garçons. C’était Brébant qui devait tout fournir, le souper, la vaisselle, les cristaux, le linge, les fleurs, jusqu’à des sièges et à des tabourets. Nana n’aurait pas trouvé une douzaine de serviettes au fond de ses armoires ; et, n’ayant pas encore eu le temps de se monter dans son nouveau lançage, dédaignant d’aller au restaurant, elle avait préféré faire venir le restaurant chez elle. Ça lui semblait plus chic. Elle voulait fêter son grand succès d’actrice par un souper, dont on parlerait. Comme la salle à manger était trop petite, le maître d’hôtel avait dressé la table dans le salon, une table où tenaient vingt-cinq couverts, un peu serrés.
– Tout est prêt ? demanda Nana, en rentrant à minuit.
[...]
Un laquais, loué à la nuit, introduisait les invités dans le petit salon, une pièce étroite où l’on avait laissé quatre fauteuils seulement, pour y entasser le monde. Du grand salon voisin, venait un bruit de vaisselle et d’argenterie remuées ; [...].
[...]
Une longue table allait d’un bout à l’autre de la vaste pièce, vide de meubles ; et cette table se trouvait encore trop petite, car les assiettes se touchaient. Quatre candélabres à dix bougies éclairaient le couvert, un surtout en plaqué, avec des gerbes de fleurs à droite et à gauche. C’était un luxe de restaurant, de la porcelaine à filets dorés, sans chiffre, de l’argenterie usée et ternie par les continuels lavages, des cristaux dont on pouvait compléter les douzaines dépareillées dans tous les bazars. Cela sentait une crémaillère pendue trop vite, au milieu d’une fortune subite, et lorsque rien n’était encore en place. Un lustre manquait ; les candélabres, dont les bougies très hautes s’éméchaient à peine, faisaient un jour pâle et jaune au-dessus des compotiers, des assiettes montées, des jattes, où les fruits, les petits fours, les confitures alternaient symétriquement.
[...]
– Purée d’asperges comtesse, consommé à la Deslignac, murmuraient les garçons, en promenant des assiettes pleines derrière les convives.
[...]
Les garçons enlevaient les assiettes à potage, des crépinettes de lapereaux aux truffes et des niokys au parmesan circulaient.
[...]
On servait les relevés, une carpe du Rhin à la Chambord et une selle de chevreuil à l’anglaise [...].
[...]
Un grand mouvement avait lieu autour de la table. Les garçons s’empressaient. Après les relevés, les entrées venaient de paraître : des poulardes à la maréchale, des filets de sole sauce ravigote et des escalopes de foie gras. Le maître d’hôtel, qui avait fait verser jusque-là du Meursault, offrait du Chambertin et du Léoville. [...]
– Mon cher, dit Daguenet qui lui imposait son expérience, ne prenez pas de poisson, ça ne vaut rien à cette heure-ci... Et contentez-vous du Léoville, il est moins traître.
Une chaleur montait des candélabres, des plats promenés, de la table entière où trente-huit personnes s’étouffaient ; et les garçons, s’oubliant, couraient sur le tapis, qui se tachait de graisse. Pourtant, le souper ne s’égayait guère. Ces dames chipotaient, laissant la moitié des viandes.
[...]
On se réveilla un peu, la conversation devint générale. On achevait des sorbets aux mandarines. Le rôti chaud était un filet aux truffes, et le rôti froid, une galantine de pintade à la gelée.
[...]
– Léoville ou Chambertin ? murmura un garçon, en allongeant la tête entre Nana et Steiner, au moment où celui-ci parlait bas à la jeune femme.
– Hein ? quoi ? bégaya-t-il, la tête perdue. Ce que vous voudrez, ça m’est égal. [...]
Elle s’arrêta pour dire au garçon debout derrière elle, avec ses deux bouteilles :
– Léoville.
[...]
Le souper traînait, personne ne mangeait plus ; on gâchait dans les assiettes des cèpes à l’italienne et des croustades d’ananas Pompadour. Mais le champagne, qu’on buvait depuis le potage, animait peu à peu les convives d’une ivresse nerveuse. On finissait par se moins bien tenir. Les femmes s’accoudaient en face de la débandade du couvert ; les hommes, pour respirer, reculaient leur chaise ; et des habits noirs s’enfonçaient entre des corsages clairs, des épaules nues à demi tournées prenaient un luisant de soie. Il faisait trop chaud, la clarté des bougies jaunissait encore, épaissie, au-dessus de la table. Par instants, lorsqu’une nuque dorée se penchait sous une pluie de frisures, les feux d’une boucle de diamants allumaient un haut chignon. Des gaietés jetaient une flamme, des yeux rieurs, des dents blanches entrevues, le reflet des candélabres brûlant dans un verre de champagne. On plaisantait très haut, on gesticulait, au milieu des questions restées sans réponse, des appels jetés d’un bout de la pièce à l’autre. Mais c’étaient les garçons qui faisaient le plus de bruit, croyant être dans les corridors de leur restaurant, se bousculant, servant les glaces et le dessert avec des exclamations gutturales.
– Mes enfants, cria Bordenave, vous savez que nous jouons demain... Méfiez-vous ! pas trop de champagne !
– Moi, disait Foucarmont, j’ai bu de tous les vins imaginables dans les cinq parties du monde... Oh ! des liquides extraordinaires, des alcools à vous tuer un homme raide... Eh bien ! ça ne m’a jamais rien fait. Je ne peux pas me griser. J’ai essayé, je ne peux pas.
Il était très pâle, très froid, renversé contre le dossier de sa chaise, et buvant toujours. [...]
Daguenet pourtant plaisantait, forçait [Georges] à avaler un grand verre d’eau, en lui demandant ce qu’il ferait, s’il se trouvait seul avec une femme, puisque trois verres de champagne le flanquaient par terre.
– Tenez, reprit Foucarmont, à La Havane, ils font une eau-de-vie avec une baie sauvage ; on croirait avaler du feu... Eh bien ! j’en ai bu un soir plus d’un litre. Ça ne m’a rien fait... Plus fort que ça, un autre jour, sur les côtes de Coromandel, des sauvages nous ont donné je ne sais quel mélange de poivre et de vitriol ; ça ne m’a rien fait... Je ne puis pas me griser. [...]
Depuis le commencement du souper, [Nana] ne semblait plus chez elle. Tout ce monde l’avait noyée et étourdie, appelant les garçons, parlant haut, se mettant à l’aise, comme si l’on était au restaurant. Elle-même oubliait son rôle de maîtresse de maison, ne s’occupait que du gros Steiner, qui crevait d’apoplexie à son côté. Elle l’écoutait, refusant encore de la tête, avec son rire provocant de blonde grasse. Le champagne qu’elle avait bu la faisait toute rose, la bouche humide, les yeux luisants ; [...]. Par moments, Nana, dérangée, se rappelait ses convives, cherchant à être aimable, pour montrer qu’elle savait recevoir. Vers la fin du souper, elle était très grise ; ça la désolait, le champagne la grisait tout de suite.
[...]
Cependant, Foucarmont s’attaquait aux liqueurs. Il continuait de ricaner en regardant Labordette, qui buvait son café, au milieu de ces dames. [...]. Il vida un petit verre de chartreuse. La chartreuse ne le dérangeait aucunement ; pas ça, disait-il ; et il faisait claquer l’ongle de son pouce au bord de ses dents. Mais, tout d’un coup, au moment où il s’avançait sur Labordette, il devint blême et s’abattit devant le buffet, comme une masse. Il était ivre mort. Louise Violaine se désola. Elle le disait bien que ça finirait mal ; maintenant, elle en avait pour le reste de sa nuit à le soigner. Gaga la rassurait, examinant l’officier d’un oeil de femme expérimentée, déclarant que ce ne serait rien, que ce monsieur allait dormir comme ça douze à quinze heures, sans accident. On emporta Foucarmont."
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(ZOLA, Nana, IV)
* * *

[size=large]Enfin, voici une variante beaucoup plus populaire d’un dîner, dans L'Assommoir. Ici, pas de premiers ni de grands crus : on boit du vin au litre, ou cacheté s’il est de qualité supérieure. Le style de l’écriture, qui s’inspire du langage des ouvriers de la rue, est lui aussi volontairement... moins distingué ;) :

"La fête de Gervaise tombait le 19 juin. Les jours de fête, chez les Coupeau, on mettait les petits plats dans les grands ; c’étaient des noces dont on sortait ronds comme des balles, le ventre plein pour la semaine. Il y avait un nettoyage général de la monnaie. Dès qu’on avait quatre sous, dans le ménage, on les bouffait. On inventait des saints sur almanach, histoire de se donner des prétextes de gueuletons. Virginie approuvait joliment Gervaise de se fourrer de bons morceaux sous le nez. [...].
Cette année-là, un mois à l’avance, on causa de la fête. On cherchait des plats, on s’en léchait les lèvres. Toute la boutique avait une sacrée envie de nocer. Il fallait une rigolade à mort, quelque chose de pas ordinaire et de réussi. Mon Dieu ! on ne prenait pas tous les jours du bon temps. La grosse préoccupation de la blanchisseuse était de savoir qui elle inviterait ; elle désirait douze personnes à table, pas plus, pas moins. [...].
La fête tombait justement un lundi. C’était une chance : Gervaise comptait sur l’après-midi du dimanche pour commencer la cuisine. Le samedi, comme les repasseuses bâclaient leur besogne, il y eut une longue discussion dans la boutique, afin de savoir ce qu’on mangerait, décidément. Une seule pièce était adoptée depuis trois semaines : une oie grasse rôtie. On en causait avec des yeux gourmands. [...].
— Avant ça, le pot-au-feu, n’est-ce pas ? dit Gervaise. Le potage et un petit morceau de bouilli, c’est toujours bon… Puis, il faudrait un plat à la sauce.
[...]
Le lendemain dimanche, dès trois heures, maman Coupeau alluma les deux fourneaux de la maison et un troisième fourneau en terre emprunté aux Boche. À trois heures et demie, le pot-au-feu bouillait dans une grosse marmite, prêtée par le restaurant d’à côté, la marmite du ménage ayant semblé trop petite. On avait décidé d’accommoder la veille la blanquette de veau et l’épinée de cochon, parce que ces plats-là sont meilleurs réchauffés ; seulement, on ne lierait la sauce de la blanquette qu’au moment de se mettre à table. Il resterait encore bien assez de besogne pour le lundi, le potage, les pois au lard, l’oie rôtie. La chambre du fond était tout éclairée par les trois brasiers ; des roux graillonnaient dans les poêlons, avec une fumée forte de farine brûlée ; tandis que la grosse marmite soufflait des jets de vapeur comme une chaudière, les flancs secoués par des glouglous graves et profonds. [...].
Enfin, le lundi arriva. Maintenant que Gervaise allait avoir quatorze personnes à dîner, elle craignait de ne pas pouvoir caser tout ce monde. [...].
La matinée entière fut employée à terminer les achats. Trois fois, Gervaise sortit et rentra chargée comme un mulet. Mais, au moment où elle repartait pour commander le vin, elle s’aperçut qu’elle n’avait plus assez d’argent. Elle aurait bien pris le vin à crédit [...].
Elle allait commander en plus six bouteilles de vin cacheté pour boire avec le rôti.
[...]

Les Coupeau avaient déjeuné très tard, vers une heure, avec un peu de charcuterie, parce que les trois fourneaux étaient déjà occupés, et qu’ils ne voulaient pas salir la vaisselle lavée pour le soir. À quatre heures, les deux femmes furent dans leur coup de feu. L’oie rôtissait devant une coquille placée par terre, contre le mur, à côté de la fenêtre ouverte ; et la bête était si grosse, qu’il avait fallu l’enfoncer de force dans la rôtissoire. [...]. Gervaise s’occupait des pois au lard. Maman Coupeau, la tête perdue au milieu de tous ces plats, tournait, attendait le moment de mettre réchauffer l’épinée et la blanquette. Vers cinq heures, les invités commencèrent à arriver.
[...]
On riait, on en lâchait de fortes. Virginie ayant dit qu’elle ne mangeait plus depuis deux jours, pour se faire un trou, cette grande sale de Clémence en raconta une plus raide : elle s’était creusée, en prenant le matin un bouillon pointu, comme les Anglais. Alors, Boche donna un moyen de digérer tout de suite, qui consistait à se serrer dans une porte, après chaque plat ; ça se pratiquait aussi chez les Anglais, ça permettait de manger douze heures à la file, sans se fatiguer l’estomac. N’est-ce pas ? la politesse veut qu’on mange, lorsqu’on est invité à dîner. On ne met pas du veau, et du cochon, et de l’oie, pour les chats. Oh ! la patronne pouvait être tranquille : on allait lui nettoyer ça si proprement, qu’elle n’aurait même pas besoin de laver sa vaisselle le lendemain. Et la société semblait s’ouvrir l’appétit en venant renifler au-dessus des poêlons et de la rôtissoire.
[...]
Cependant, Gervaise criait à Augustine de donner deux litres. Puis, sur un bout de la table, elle versa des verres de vin, appela tout le monde. Et chacun prit un verre, on trinqua à la bonne amitié de la famille. Il y eut un silence, la société buvait, les dames levaient le coude, d’un trait, jusqu’à la dernière goutte.
— Rien n’est meilleur avant la soupe, déclara Boche, avec un claquement de langue. Ça vaut mieux qu’un coup de pied au derrière.
[...]
Enfin, Gervaise servait le potage aux pâtes d’Italie, les invités prenaient leurs cuillers [...].
Les convives achevaient le potage. Puis les litres circulèrent, et l’on but le premier verre de vin, quatre doigts de vin pur, pour faire couler les pâtes. [...].
Après le bœuf, quand la blanquette apparut, servie dans un saladier, le ménage n’ayant pas de plat assez grand, un rire courut parmi les convives. [...].
Ah ! tonnerre ! quel trou dans la blanquette ! Si l’on ne parlait guère, on mastiquait ferme. Le saladier se creusait, une cuiller plantée dans la sauce épaisse, une bonne sauce jaune qui tremblait comme une gelée. Là-dedans, on pêchait les morceaux de veau ; et il y en avait toujours, le saladier voyageait de main en main, les visages se penchaient et cherchaient des champignons. Les grands pains, posés contre le mur, derrière les convives, avaient l’air de fondre. Entre les bouchées, on entendait les culs des verres retomber sur la table. La sauce était un peu trop salée, il fallut quatre litres pour noyer cette bougresse de blanquette, qui s’avalait comme une crème et qui vous mettait un incendie dans le ventre. Et l’on n’eut pas le temps de souffler, l’épinée de cochon, montée sur un plat creux, flanquée de grosses pommes de terre rondes, arrivait au milieu d’un nuage. Il y eut un cri. Sacré nom ! c’était trouvé ! Tout le monde aimait ça. Pour le coup, on allait se mettre en appétit ; et chacun suivait le plat d’un œil oblique, en essuyant son couteau sur son pain, afin d’être prêt. Puis, lorsqu’on se fut servi, on se poussa du coude, on parla, la bouche pleine. Hein ? quel beurre, cette épinée ! quelque chose de doux et de solide qu’on sentait couler le long de son boyau, jusque dans ses bottes. Les pommes de terre étaient un sucre. Ça n’était pas salé ; mais, juste à cause des pommes de terre, ça demandait un coup d’arrosoir toutes les minutes. On cassa le goulot à quatre nouveaux litres. Les assiettes furent si proprement torchées, qu’on n’en changea pas pour manger les pois au lard. Oh ! les légumes ne tiraient pas à conséquence. On gobait ça à pleine cuiller, en s’amusant. De la vraie gourmandise enfin, comme qui dirait le plaisir des dames. Le meilleur, dans les pois, c’étaient les lardons, grillés à point, puant le sabot de cheval. Deux litres suffirent.
[...]
Gervaise et maman Coupeau arrivaient pour débrocher l’oie. À la grande table, on respirait, renversé sur les dossiers des chaises. Les hommes déboutonnaient leur gilet, les dames s’essuyaient la figure avec leur serviette. Le repas fut comme interrompu ; seuls, quelques convives, les mâchoires en branle, continuaient à avaler de grosses bouchées de pain, sans même s’en apercevoir. On laissait la nourriture se tasser, on attendait. La nuit, lentement, était tombée ; un jour sale, d’un gris de cendre, s’épaississait derrière les rideaux. Quand Augustine posa deux lampes allumées, une à chaque bout de la table, la débandade du couvert apparut sous la vive clarté, les assiettes et les fourchettes grasses, la nappe tachée de vin, couverte de miettes. On étouffait dans l’odeur forte qui montait. Cependant, les nez se tournaient vers la cuisine, à certaines bouffées chaudes.
[...]. Quand l’oie fut sur la table, énorme, dorée, ruisselante de jus, on ne l’attaqua pas tout de suite. C’était un étonnement, une surprise respectueuse, qui avait coupé la voix à la société. On se la montrait avec des clignements d’yeux et des hochements de menton. Sacré mâtin ! quelle dame ! quelles cuisses et quel ventre !
— Elle ne s’est pas engraissée à lécher les murs, celle-là ! dit Boche.
Alors, on entra dans des détails sur la bête. Gervaise précisa des faits : la bête était la plus belle pièce qu’elle eût trouvée chez le marchand de volailles du faubourg Poissonnière ; elle pesait douze livres et demie à la balance du charbonnier ; on avait brûlé un boisseau de charbon pour la faire cuire, et elle venait de rendre trois bols de graisse. Virginie l’interrompit pour se vanter d’avoir vu la bête crue : on l’aurait mangée comme ça, disait-elle, tant la peau était fine et blanche, une peau de blonde, quoi ! Tous les hommes riaient avec une gueulardise polissonne, qui leur gonflait les lèvres. [...].
— Eh bien ! voyons, on ne va pas la manger entière, finit par dire la blanchisseuse. Qui est-ce qui coupe ?… Non, non, pas moi ! C’est trop gros, ça me fait peur. [...].
Et elle passa au sergent de ville le couteau de cuisine qu’elle tenait à la main. Toute la table eut un rire d’aise et d’approbation. Poisson inclina la tête avec une raideur militaire et prit l’oie devant lui. Ses voisines, Gervaise et madame Boche, s’écartèrent, firent de la place à ses coudes. Il découpait lentement, les gestes élargis, les yeux fixés sur la bête, comme pour la clouer au fond du plat. [...].
Mais un gros silence se fit. Les têtes s’allongeaient, les regards suivaient le couteau. Poisson ménageait une surprise. Brusquement, il donna un dernier coup ; l’arrière-train de la bête se sépara et se tint debout, le croupion en l’air : c’était le bonnet d’évêque. Alors, l’admiration éclata. Il n’y avait que les anciens militaires pour être aimables en société. Cependant, l’oie venait de laisser échapper un flot de jus par le trou béant de son derrière ; et Boche rigolait.
— Moi, je m’abonne, murmura-t-il, pour qu’on me fasse comme ça pipi dans la bouche.
— Oh ! le sale ! crièrent les dames. Faut-il être sale !
[...] l’oie était découpée. Le sergent de ville, après avoir laissé la société admirer le bonnet d’évêque pendant quelques minutes, venait d’abattre les morceaux et de les ranger autour du plat. On pouvait se servir. Mais les dames, qui dégrafaient leur robe, se plaignaient de la chaleur. Coupeau cria qu’on était chez soi, qu’il emmiellait les voisins ; et il ouvrit toute grande la porte de la rue, la noce continua au milieu du roulement des fiacres et de la bousculade des passants sur les trottoirs. Alors, les mâchoires reposées, un nouveau trou dans l’estomac, on recommença à dîner, on tomba sur l’oie furieusement. Rien qu’à attendre et à regarder découper la bête, disait ce farceur de Boche, ça lui avait fait descendre la blanquette et l’épinée dans les mollets.
Par exemple, il y eut là un fameux coup de fourchette : c’est-à-dire que personne de la société ne se souvenait de s’être jamais collé une pareille indigestion sur la conscience. Gervaise, énorme, tassée sur les coudes, mangeait de gros morceaux de blanc, ne parlant pas, de peur de perdre une bouchée [...]. Ah ! nom de Dieu ! oui, on s’en flanqua une bosse ! Quand on y est, on y est, n’est-ce pas ? et si l’on ne se paie qu’un gueuleton par-ci par-là, on serait joliment godiche de ne pas s’en fourrer jusqu’aux oreilles. Vrai, on voyait les bedons se gonfler à mesure. Les dames étaient grosses. Ils pétaient dans leur peau, les sacrés goinfres ! La bouche ouverte, le menton barbouillé de graisse, ils avaient des faces pareilles à des derrières, et si rouges, qu’on aurait dit des derrières de gens riches, crevant de prospérité.
Et le vin donc, mes enfants ! ça coulait autour de la table comme l’eau coule à la Seine. Un vrai ruisseau, lorsqu’il a plu et que la terre a soif. Coupeau versait de haut, pour voir le jet rouge écumer ; et quand un litre était vide, il faisait la blague de retourner le goulot et de le presser du geste familier aux femmes qui traient les vaches. Encore une négresse qui avait la gueule cassée ! Dans un coin de la boutique, le tas des négresses mortes grandissait, un cimetière de bouteilles sur lequel on poussait les ordures de la nappe. Madame Putois ayant demandé de l’eau, le zingueur indigné venait d’enlever lui-même les carafes. Est-ce que les honnêtes gens buvaient de l’eau ? Elle voulait donc avoir des grenouilles dans l’estomac ? Et les verres se vidaient d’une lampée, on entendait le liquide jeté d’un trait tomber dans la gorge, avec le bruit des eaux de pluie le long des tuyaux de descente, les jours d’orage. Il pleuvait du piqueton, quoi ? un piqueton qui avait d’abord un goût de vieux tonneau, mais auquel on s’habituait joliment, à ce point qu’il finissait par sentir la noisette. Ah ! Dieu de Dieu ! les jésuites avaient beau dire, le jus de la treille était tout de même une fameuse invention ! La société riait, approuvait ; car, enfin, l’ouvrier n’aurait pas pu vivre sans le vin, le papa Noé devait avoir planté la vigne pour les zingueurs, les tailleurs et les forgerons. Le vin décrassait et reposait du travail, mettait le feu au ventre des fainéants [...]. Goujet lui-même, si sobre d’habitude, se piquait le nez. Les yeux de Boche se rapetissaient, ceux de Lorilleux devenaient pâles, tandis que Poisson roulait des regards de plus en plus sévères dans sa face bronzée d’ancien soldat. Ils étaient déjà soûls comme des tiques. Et les dames avaient leur pointe, oh ! une culotte encore légère, le vin pur aux joues, avec un besoin de se déshabiller qui leur faisait enlever leur fichu ; seule, Clémence commençait à n’être plus convenable. Mais, brusquement, Gervaise se souvint des six bouteilles de vin cacheté ; elle avait oublié de les servir avec l’oie ; elle les apporta, on emplit les verres. Alors, Poisson se souleva et dit, son verre à la main :
— Je bois à la santé de la patronne.
Toute la société, avec un fracas de chaises remuées, se mit debout ; les bras se tendirent, les verres se choquèrent, au milieu d’une clameur.
[...]
Le dessert était servi. Au milieu, il y avait un gâteau de Savoie, en forme de temple, avec un dôme à côtes de melon ; et, sur le dôme, se trouvait plantée une rose artificielle, près de laquelle se balançait un papillon en papier d’argent, au bout d’un fil de fer. Deux gouttes de gommes, au cœur de la fleur, imitaient deux gouttes de rosée. Puis, à gauche, un morceau de fromage blanc nageait dans un plat creux ; tandis que, dans un autre plat, à droite, s’entassaient de grosses fraises meurtries dont le jus coulait. Pourtant, il restait de la salade, de larges feuilles de romaine trempées d’huile.
— Voyons, madame Boche, dit obligeamment Gervaise, encore un peu de salade. C’est votre passion, je le sais.
— Non, non, merci ! j’en ai jusque-là, répondit la concierge.
La blanchisseuse s’étant tournée du côté de Virginie, celle-ci fourra son doigt dans sa bouche, comme pour toucher la nourriture.
— Vrai, je suis pleine, murmura-t-elle. Il n’y a plus de place. Une bouchée n’entrerait pas.
— Oh ! en vous forçant un peu, reprit Gervaise qui souriait. On a toujours un petit trou. La salade, ça se mange sans faim… Vous n’allez pas laisser perdre de la romaine ?
— Vous la mangerez confite demain, dit madame Lerat. C’est meilleur confit.
Ces dames soufflaient, en regardant d’un air de regret le saladier. Clémence raconta qu’elle avait un jour avalé trois bottes de cresson à son déjeuner. Madame Putois était plus forte encore, elle prenait des têtes de romaine sans les éplucher ; elle les broutait comme ça, à la croque-au-sel. Toutes auraient vécu de salade, s’en seraient payé des baquets. Et, cette conversation aidant, ces dames finirent le saladier.
— Moi, je me mettrais à quatre pattes dans un pré, répétait la concierge, la bouche pleine.
Alors, on ricana devant le dessert. Ça ne comptait pas, le dessert. Il arrivait un peu tard, mais ça ne faisait rien, on allait tout de même le caresser. Quand on aurait dû éclater comme des bombes, on ne pouvait pas se laisser embêter par des fraises et du gâteau. D’ailleurs, rien ne pressait, on avait le temps, la nuit entière si l’on voulait. En attendant, on emplit les assiettes de fraises et de fromage blanc. Les hommes allumaient les pipes ; et, comme les bouteilles cachetées étaient vides, ils revenaient aux litres, ils buvaient du vin en fumant. Mais on voulut que Gervaise coupât tout de suite le gâteau de Savoie. Poisson, très galant, se leva pour prendre la rose, qu’il offrit à la patronne, aux applaudissements de la société. Elle dut l’attacher avec une épingle, sur le sein gauche, du côté du cœur. À chacun de ses mouvements, le papillon voltigeait.
— Dites donc ! s’écria Lorilleux, qui venait de faire une découverte, mais c’est sur votre établi que nous mangeons !… Ah bien ! on n’a peut-être jamais autant travaillé dessus !
Cette plaisanterie méchante eut un grand succès. Les allusions spirituelles se mirent à pleuvoir : Clémence n’avalait plus une cuillerée de fraises, sans dire qu’elle donnait un coup de fer ; madame Lerat prétendait que le fromage blanc sentait l’amidon ; tandis que madame Lorilleux, entre ses dents, répétait que c’était trouvé, bouffer si vite l’argent, sur les planches où l’on avait eu tant de peine à le gagner. Une tempête de rires et de cris montait.
Mais, brusquement, une voix forte imposa silence à tout le monde. C’était Boche, debout, prenant un air déhanché et canaille, qui chantait le Volcan d’amour ou le Troupier séduisant [...].
Un tonnerre de bravos accueillit le premier couplet. Oui, oui, on allait chanter ! Chacun dirait la sienne. C’était plus amusant que tout. Et la société s’accouda sur la table, se renversa contre les dossiers des chaises, hochant le menton aux bons endroits, buvant un coup aux refrains. [...] Les hommes marquaient la mesure à coups de talons. Les dames avaient pris leur couteau et tapaient en cadence sur leur verre. Tous gueulaient [...].
[...]
Cependant, Gervaise, aidée de maman Coupeau, servit le café, bien qu’on mangeât encore du gâteau de Savoie. [...].Tout de suite après, Poisson salua les dames d’un brusque signe de tête et entonna une chanson à boire, les Vins de France ; mais il chantait comme une seringue ; le dernier couplet seul, le couplet patriotique, eut du succès, parce qu’en parlant du drapeau tricolore, il leva son verre très haut, le balança et finit par le vider au fond de sa bouche grande ouverte.
[...]
La rue de la Goutte-d’Or elle-même, maintenant, s’en mêlait. Le quartier chantait Qué cochon d’enfant ! En face, le petit horloger, les garçons épiciers, la tripière, la fruitière, qui savaient la chanson, allaient au refrain, en s’allongeant des claques pour rire. Vrai, la rue finissait par être soûle ; rien que l’odeur de noce qui sortait de chez les Coupeau, faisait festonner les gens sur les trottoirs. Il faut dire qu’à cette heure ils étaient joliment soûls, là dedans. Ça grandissait petit à petit, depuis le premier coup de vin pur, après le potage. À présent, c’était le bouquet, tous braillant, tous éclatant de nourriture, dans la buée rousse des deux lampes qui charbonnaient. La clameur de cette rigolade énorme couvrait le roulement des dernières voitures.
[...]
Personne de la société ne parvint jamais à se rappeler au juste comment la noce se termina. Il devait être très tard, voilà tout, parce qu’il ne passait plus un chat dans la rue. Peut-être bien, tout de même, qu’on avait dansé autour de la table, en se tenant par les mains. Ça se noyait dans un brouillard jaune, avec des figures rouges qui sautaient, la bouche fendue d’une oreille à l’autre. Pour sûr, on s’était payé du vin à la française vers la fin ; seulement, on ne savait plus si quelqu’un n’avait pas fait la farce de mettre du sel dans les verres. [...]. Ce que chacun déclarait peu propre, c’était la conduite de Clémence, une fille à ne pas inviter, décidément ; elle avait fini par montrer tout ce qu’elle possédait, et s’était trouvée prise de mal de cœur, au point d’abîmer entièrement un des rideaux de mousseline. Les hommes, au moins, sortaient dans la rue ; Lorilleux et Poisson, l’estomac dérangé, avaient filé raide jusqu’à la boutique du charcutier. [...].
Cependant, comme madame Lerat refusait de retourner aux Batignolles à cette heure, on enleva du lit un matelas qu’on étendit pour elle dans un coin de la boutique, après avoir poussé la table. Elle dormit là, au milieu des miettes du dîner. Et, toute la nuit, dans le sommeil écrasé des Coupeau, cuvant la fête, le chat d’une voisine qui avait profité d’une fenêtre ouverte, croqua les os de l’oie, acheva d’enterrer la bête, avec le petit bruit de ses dents fines."
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(Émile ZOLA, L’Assommoir, VII)

:), Philippe
#51

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oenoJB a répondu au sujet : Re: Le vin et la littérature : trois grands repas "chez" Zola

Merci Phil, ca m'a rappelle quelques bons souvenirs et dieu que j'aime le style de Zola !
#52

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hannibal a répondu au sujet : Re: Le vin et la littérature

Charrier était plus dégrossi. Il acheva son verre de pommard et trouva le moyen de faire une phrase

:)
#53

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Philippipipourrah a répondu au sujet : Re: Le vin et la littérature

Au milieu des années 70, dans le cadre de sa psychanalyse avec le célèbre Jean-Bertrand Pontalis [size=small](co-auteur du Vocabulaire de la psychanalyse avec Jean Laplanche, qui fut lui propriétaire du... Château de Pommard)[/size], l’écrivain Georges Perec dresse une "Tentative d’inventaire des aliments liquides et solides que j’ai ingurgités au cours de l’année mil neuf cent soixante-quatorze".
Le passage qui nous intéresse sans doute le plus ici - celui consacré aux vins qu’il a bus ;) - se situe vers la fin du texte, surligné en gras.

Bon appétit bonne lecture…

Neuf bouillon de bœuf, un potage aux concombres glacé, une soupe aux moules.

Deux andouille de Guéméné, une andouillette en gelée, une charcuterie italienne, un cervelas, quatre charcutailles, une coppa, trois cochonnailles, une figatelli, un foie gras, un fromage de tête, une hure de porc, cinq jambon de Parme, huit pâté, un pâté de canard, un pâté de foie gras truffé, un pâté en croûte, un pâté grand-mère, un pâté de grive, six pâté des Landes, quatre museau, une mousse de foie gras, un pied de cochon, sept rillettes, un salami, deux saucisson, un saucisson chaud, une terrine de canard, une terrine de foies de volailles.

Un blinis, un empanadas, une viande des Grisons.
Trois escargots.

Une belons, trois coquilles Saint-Jacques, une crevettes, une croustade aux crevettes, une friture, deux friture d'équilles, un hareng, deux huîtres, une moules, une moules farcies, un oursins, deux quenelles au gratin, trois sardines à l'huile, cinq saumon fumé, un tarama, une terrine d'anguille, six thon, un toast aux anchois, un tourteaux.

Quatre artichaut, une asperges, une aubergines, une salade de champignons, quatorze salade de concombres, quatre concombres à la crème, quatorze céleri rémoulade, deux chou chinois, un cœurs de palmier, onze assiette de crudités, deux salade de haricots verts, treize melon, deux salade niçoise, deux pissenlits au lard, quatorze radis beurre, trois radis noir, cinq salade de riz, une salade russe, sept salade de tomates, une tarte à l'oignon.

Une croquette au roquefort, cinq croque-monsieur, trois quiche lorraine, une tarte au maroilles, un yaourt aux concombres et aux raisins, un yaourt à la roumaine.

Une salade de tortis aux tourteaux et au roquefort.

Un oeufs aux anchois, deux oeufs à la coque, deux oeufs en meurette, un oeufs au jambon, un oeufs au bacon, un oeufs en cocotte aux épinards, deux oeufs en gelée, deux oeufs brouillés, quatre omelette, une espèce d'omelette, une omelette aux germes de soja, une omelette aux trompettes de la mort, une omelette aux peaux de canard, une omelette au confit d'oie, une omelette aux fines herbes, une omelette Parmentier.

Deux haddock, un loup, une raie, une sole, un thon.

Une bavette, trois bavette à l'échalote, dix steak, deux steak au poivre, trois complet, un rumsteak à la moutarde, cinq rôti de bœuf, deux côte de bœuf, deux pièce de bœuf, trois grillade de bœuf, deux chateaubriand, un steak tartare, un rosbif, trois rosbif froid, quatorze entrecôte, trois entrecôte à la moelle, un filet, trois hamburger, neuf onglet, une hampe.
Quatre pot-au-feu, une daube, une daube en gelée, une estouffade de bœuf, un bœuf mode, un bœuf gros sel, un bœuf à la ficelle.

Un veau braisé aux nouilles, un sauté de veau, une côte de veau, une côte de veau coquillettes, une « entrecôte de veau », six escalope, six escalope milanaise, trois escalope à la crème, une escalope aux morilles, quatre blanquette de veau.

Cinq andouillette, trois boudin, un boudin aux pommes, une côtelette de porc, deux choucroute, une choucroute de Nancy, une côte de porc, onze paire de Francfort, deux grillade de porc, sept pied de porc, un porc froid, trois rôti de porc, un rôti de porc à l'ananas et aux bananes, une saucisse aux haricots.

Un agneau de lait, trois côtelette d'agneau, deux curry d'agneau, douze gigot, une selle d'agneau.
Une côtelette de mouton, une épaule de mouton.

Cinq poulet, une brochette de poulet, un poulet au citron, un poulet en cocotte, deux poulet basquaise, trois poulet froid, un poulet farci, un poulet aux marrons, un poulet aux herbes, deux poulet en gelée.
Sept poule au riz, une poule au pot.
Une poularde au riz.
Un coq au riesling, trois coq au vin, un coq au vinaigre.
Un canard aux olives, un magret de canard.
Un salmis de pintadeau.
Une pintade aux choux, une pintade aux nouilles.

Cinq lapin, deux lapin en gibelotte, un lapin aux nouilles, un lapin à la crème, trois lapin à la moutarde, un lapin chasseur, un lapin à l'estragon, un lapin à la tourangelle, trois lapin aux pruneaux.
Deux lapereau aux pruneaux.

Un civet de lièvre à l'alsacienne, une daube de lièvre, une compote de lièvre, un râble de lièvre.
Un salmis de palombe.

Une brochette de rognons, trois brochette, un mixed-grill, un rognon à la moutarde, un rognon de veau, trois tête de veau, onze foie de veau, une langue de veau, un ris de veau pommes sarladaises, une terrine de ris de veau, une cervelle d'agneau, deux foie d'oie frais aux raisins, un gésiers d'oie confits, deux foies de volaille.

Douze assiette de viandes froides, deux assiette anglaise, n buffet froid, deux couscous, trois « chinois », une moulakhia, une pizza, un pan bagnat, un tajine, six sandwich, un sandwich au jambon, un sandwich aux rillettes, trois sandwich au cantal.

Un cèpes, un flageolets, sept haricots verts, un maïs, une purée de chou-fleur, une purée d'épinards, une purée de fenouil, deux poivrons farcis, deux pommes de terre frites, neuf gratin dauphinois, quatre purée de pommes de terre, une pommes dauphine, une pommes boulangère, une pommes soufflées, une pommes au four, une pommes sautées, quatre riz, un riz sauvage.

Quatre pâtes, trois coquillettes, une fettucine à la crème, un gratin de macaronis, un macaronis, quinze nouilles fraîches, trois rigatoni, deux raviolis, quatre spaghettis, un tortellini, cinq tagliatelles vertes.

Trente-cinq salade verte, une salade de mesclun, une salade de Trévise à la crème, deux salade d'endives.

Soixante-quinze fromages, un fromage de brebis, deux fromages italiens, un fromage d'Auvergne, un boursin, deux brillat-savarin, onze brie, un cabécou, quatre chèvre, deux crottin, huit camembert, quinze cantal, un fromages siciliens, un fromages sardes, un époisses, un murols, trois fromage blanc, un fromage blanc de chèvre, neuf fontainebleau, cinq mozarella, cinq munster, un reblochon, une raclette, un stilton, un saint-marcellin, un saint-nectaire, un yaourt.

Un fruits, deux fraises, une groseilles, une orange, trois « mendiants ».
Une dattes fourrées, une poires au sirop, trois poires au vin, deux pêches au vin, une pêches de vigne au sirop, une pêches au sancerre, une pommes normandes, une bananes flambées.
Quatre compote, deux compote de pommes, deux compote de quetsche et rhubarbe.
Cinq clafoutis, quatre clafoutis aux poires.
Une figues au sirop.
Six salade de fruits, une salade de fruits exotiques, deux salade d'oranges, deux salade de fraises, framboises et groseilles.

Un apple pie, quatre tarte, une tarte chaude, dix tarte Tatin, sept tarte aux poires, une tarte aux poires Tatin, une tarte au citron, une tarte aux pommes et aux noix, deux tarte aux pommes, une tarte aux pommes meringuée, une tarte aux fraises.
Deux crêpes.
Deux charlotte, trois charlotte au chocolat.
Trois baba.
Une crème renversée.
Une galette des rois.
Neuf mousse au chocolat.
Deux île flottante.
Un kouglof aux myrtilles.
Quatre gâteau au chocolat, un gâteau au fromage, deux gâteau à l'orange, un gâteau italien, un gâteau viennois, un gâteau breton, un gâteau au fromage blanc, un vatrouchka.

Trois glace, un sorbet au citron vert, deux sorbet à la goyave, deux sorbet à la poire, une profiterolles au chocolat, une framboises melba, une poire belle-hélène.

Treize beaujolais, quatre beaujolais nouveau, trois brouilly, sept chiroubles, quatre chenas, deux fleurie, un juliénas, trois saint-amour.
Neuf côtes-du-rhône, neuf châteauneuf-du-pape, un châteauneuf-du-pape 67, trois vacqueyras.
Neuf bordeaux, un bordeaux clairet, un lamarzelle 64, trois saint-émilion, un saint-émilion 61, sept château-la-pelleterie 70, un château-canon 29, un château-canon 62, cinq château-négrit, un lalande-de-pomerol, un lalande-de-pomerol 67, un médoc 64, six margaux 62, un margaux 68, un margaux 69, un saint-estèphe 61, un saint-julien 59.
Sept savigny-lès-beaune, trois aloxe-corton, un aloxe-corton 66, un beaune 61, un chassagne-montrachet blanc 66, deux mercurey, un pommard, un pommard 66, deux santenay 62, un volnay 59.
Un chambolle-musigny 70, un chambolle-musigny Les Amoureuses 70, un chambertin 62, une romanée-conti, une romanée-conti 64.
Un bergerac, deux bouzy rouge, quatre bourgueil, un chalosse, un champagne, un chablis, un côtes-de-provence rouge, vingt-six cahors, une chanteperdrix, quatre gamay, deux madiran, un madiran 70, un pinot noir, un passetoutgrain, un pécharmant, un saumur, dix tursan, un traminer, un vin sarde, n vin divers.


Neuf bière, deux Tuborg, quatre Guinness.

Cinquante-six armagnac, un bourbon, huit calvados, une cerises à l'eau-de-vie, six chartreuse verte, un Chivas, quatre cognac, un cognac Delamain, deux Grand Marnier, un gin-pink, un irish coffee, un Jack Daniel, quatre marc, trois marc de Bugey, un marc de Provence, une mirabelle, neuf prune de Souillac, une prunes à l'eau-de-vie, deux poire williams, un porto, une slivowitz, une Suze, trente-six vodka, quatre whisky.

N café
une tisane
trois vichy


[size=small]("Tentative d’inventaire des aliments liquides et solides que j’ai ingurgités au cours de l’année mil neuf cent soixante-quatorze" in L’infra-ordinaire, Paris, Éditions du Seuil, La Librairie du XXe siècle, 1989, pp. 97-106)[/size]

:), Philippe
#54

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loiselyyoann a répondu au sujet : Re: Le vin et la littérature

celui-ci qui avait dû se débrouiller pour écrire sans eux,
la même élégance que dans le film Casablanca, citer Vichy à la toute fin.
bien à vous,
bonne année à tous,
bonnes dégustations,
Yoann L.
#55

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Philippipipourrah a répondu au sujet : Re: Le vin et la littérature

[size=large]L'extrait suivant ne prétend pas appartenir à la grande littérature - même si le livre dont il est issu est agréable à lire : paru il y a une vingtaine d’années, Une Année en Provence raconte avec humour les découvertes transculturelles d’un couple de Londoniens venus s'installer dans le Lubéron. Au rang des particularités bien françaises à leurs yeux figure évidemment l'intérêt élevé des «mangeurs de grenouilles» pour la gastronomie et le vin. Et le récit de la dégustation au domaine sonne juste... :

"Il m'avait fallu quelque temps pour m'habituer à avoir une pièce exclusivement conçue pour le vin : non pas un placard amélioré ou un recoin exigu sous l'escalier, mais une vraie cave. Elle était enfouie sous la maison, avec des murs de pierre qui restaient constamment frais, le sol recouvert d'un lit de gravier et de Ia place pour trois ou quatre cents bouteilles. J'adorais cet endroit. J'étais bien décidé à Ie remplir. Nos amis étaient tout aussi déterminés à le vider. Cela me donnait un prétexte pour visiter régulièrement les vignobles – c'étaient des sortes de missions humanitaires – afin d'épargner à nos invités les horreurs de la soif.

Dans I'intérêt de mes recherches et poussé par mon sens de l'hospitalité, je me rendis à Gigondas, à Beaumes-de-Venise et à Châteauneuf-du-Pape, aucun de ces lieux consacrés tout entier à la vigne n'étant plus grand qu'un gros village. Partout où se posait mon regard, des panneaux annonçaient la présence de caves qui semblaient à une cinquantaine de mètres les unes des autres. Dégustez nos vins! Jamais invitation n'a été acceptée avec plus d'enthousiasme. Je fis des dégustations dans un garage de Gigondas et dans un château qui domine Beaumes-de-Venise. Je découvris à trente francs le litre un Châteauneuf-du-Pape puissant et velouté, qu'un appareil ressemblant à une pompe à essence faisait gicler dans des récipients en plastique avec une admirable absence de cérémonial. Dans un établissement plus coûteux et plus prétentieux, je demandai à goûter le marc. On exhiba un petit carafon de cristal et on m'en versa une goutte sur le dos de la main : était-ce pour renifler ou pour goûter, je n'en fus jamais bien sûr.

Au bout d'un moment, j'évitai les villages et me mis à suivre les pancartes, à demi dissimulées par la végétation, qui indiquaient la pleine campagne où les raisins mûrissaient au soleil et où je pouvais acheter directement aux vignerons. Ils étaient tous sans exception des hommes hospitaliers et fiers de leur ouvrage et, pour moi en tout cas, leurs arguments de vente étaient irrésistibles.

Un jour, en début d'après-midi, je quittai la grand route à la sortie de Vacqueyras pour m'engager dans un étroit chemin de terre qui s'enfonçait au milieu des vignes. Cela me mènerait, m'avait-on dit, chez le producteur du vin qui m'avait plu au déjeuner, un Côtes-du-Rhône blanc. Une caisse ou deux viendraient combler le vide créé dans la cave par le dernier rezzou que nous avions accueilli. Petit arrêt, pas plus de dix minutes, et puis je prendrai la route du retour.

Le chemin me conduisit jusqu'à un groupe de bâtiments disposés autour d'une cour en terre battue, à l'ombre d'un énorme platane, le tout gardé par un berger allemand ensommeillé : il s'acquitta de son devoir qui était de se substituer à une sonnette et m'accueillit par un aboiement sans conviction. Un homme en salopette, qui tenait à la main une collection de bougies pleines de cambouis, descendit de son tracteur. Il me tendit son avant-bras à serrer.

Je voulais du vin blanc ? Pas de problème. Pour sa part, il était occupé à arranger le tracteur, mais son oncle allait s'occuper de moi. « Edouard! Tu peux servir ce monsieur ? »

Le rideau de perles de bois qui pendait devant la porte d'entrée s'écarta et oncle Édouard sortit en clignant des yeux dans le soleil. Il portait un gilet sans manches, le pantalon d'un bleu de travail en coton et des chaussons. Il avait un tour de taille impressionnant, comparable au tronc du platane, mais ce n'était rien à côté de son nez. Jamais je n'avais vu un pareil appendice nasal : large, charnu et patiné jusqu'à prendre une couleur intermédiaire entre Ie rosé et le bordeaux, avec de fines veinules violacées qui s'épanouissaient en sillons jusqu'à ses joues. Voilà un homme qui manifestement appréciait chaque gorgée de son travail.

Il eut un grand sourire et, avec les lignes qui s'entrecroisaient sur ses joues, on aurait dit qu'il avait des favoris violets. « Bon. Une petite dégustation. » Il me fit traverser Ia cour, fit coulisser les doubles portes d'un long bâtiment sans fenêtre en me disant d'attendre devant la porte pendant qu'il allait allumer. Après la lumière éblouissante de dehors, je ne voyais rien, mais il régnait là une odeur rassurante, une odeur de moût bien reconnaissable, et des relents de raisin en pleine fermentation.

Oncle Édouard alluma et referma les portes pour ne pas laisser entrer la chaleur. Une longue table à tréteaux et une demi-douzaine de chaises s'alignaient sous l'unique ampoule avec son abat-jour métallique plat. Dans un coin sombre, je distinguai une rampe bétonnée qui conduisait aux caves. Des caisses de vin s'entassaient sur des palettes de bois le long des murs et un vieux réfrigérateur ronronnait doucement auprès d'un évier fêlé.

Oncle Édouard astiquait les verres, levant chacun d'eux à la lumière avant de le poser sur la table. Il aligna soigneusement sept d'entre eux et entreprit de disposer derrière un assortiment de bouteilles. Chacune avait droit à quelques commentaires admiratifs : « Le blanc, monsieur connaît, n'est-ce pas ? Un vin jeune, très agréable. Le rosé, pas du tout comme ces rosés décharnés qu'on trouve sur la Côte d'Azur. Treize degrés d'alcool, un vin comme il faut. Ou bien un rouge léger : on pourrait en boire une bouteille avant une partie de tennis. Celui-là, en revanche, est pour l'hiver et il se gardera dix ans ou davantage. Et puis... »

Je tentai de l'arrêter. Je lui expliquai que tout ce que je voulais, c'étaient deux caisses du blanc, mais il ne voulut rien entendre. Monsieur avait pris la peine de venir personnellement, ce serait impensable de ne pas déguster une sélection. Allons, dit oncle Édouard, il allait m'accompagner lui-même dans une promenade à travers les cépages. D'une lourde main qui s'abattit sur mon épaule, il me fit m'asseoir.

C'était fascinant. Il m'expliquait la partie précise du vignoble dont provenait chacun des vins et pourquoi certains coteaux produisaient des vins plus légers ou plus lourds. Chacun des crus que nous dégustions était accompagné d'un menu imaginaire, évoqué avec force claquements des lèvres, les yeux levés vers le paradis des gastronomes. Nous dévorâmes ainsi en pensée des écrevisses, du saumon à l'oseille, du poulet de Bresse au romarin, du rôti d'agnelet accompagné d'une crème aillée, une estoufade de bœuf aux olives, une daube, une échine de porc piquée de tranches de truffe. La qualité des vins s'améliorait progressivement en même temps que leurs prix montaient : j'étais entre les mains d'un expert et je ne pouvais rien faire d'autre que de me carrer sur mon siège et de savourer.

« Il y en a encore un qu'il faut que vous goûtiez, dit oncle Édouard, même s'il n'est pas du goût de tout le monde. » Il prit une bouteille et versa soigneusement un demi-verre. Le vin était d'un rouge foncé presque noir. « Beaucoup de caractère, dit-il. Attendez. Il lui faut une bonne bouche. » Il me laissa parmi les verres et les bouteilles, ressentant déjà les premières atteintes d'une gueule de bois précoce.

« Voilà. » Il déposa une assiette devant moi : deux petits fromages de chèvre ronds parsemés d'herbe et brillants d'huile d'olive, et me tendit un couteau au manche en bois usé par les ans. Il me regarda me couper un morceau de fromage et le manger. Il était extraordinairement fort. Mon palais, ou ce qu'il en restait, avait été parfaitement préparé et le vin me parut du nectar.

Oncle Édouard m'aida à charger les caisses dans la voiture. J'avais vraiment commandé tout cela ? Sans doute. Nous étions restés assis près de deux heures dans cette pénombre conviviale et en deux heures on peut prendre toutes sortes de décisions."
[/size]

Peter Mayle, Une année en Provence, chapitre "Septembre"

:), Philippe
#56

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Philippipipourrah a répondu au sujet : Re: Le vin et la littérature

[size=large]L'illustration de couverture originale de la nouvelle de Marcel Aymé Le Vin de Paris (1947) dans l’édition de poche Folio :[/size]

:), Philippe
#57

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Philippipipourrah a répondu au sujet : Re: Le vin et la littérature

Allez, un peu de littérature philosophique, avec cet extrait d’un conte de Voltaire qui montre que son auteur savait choisir les illustrations de ses propos :)o :

"De même que Dieu n’éteignit point son soleil et n’engloutit point l’Espagne sous la mer, pour punir Cortez, Almagro et Pizarro, qui avaient inondé de sang humain la moitié d’un hémisphère, de même aussi il n’envoie point une troupe d’anges à Londres et ne fait point descendre du ciel cent mille tonneaux de vin de Bourgogne pour faire plaisir à ses chers Anglais quand ils ont fait une bonne action."

[size=small](Voltaire, Histoire de Jenni ou le Sage et l’Athée, chap. IX)[/size]

:), Philippe
#58

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Tiresias a répondu au sujet : Re: Le vin et la littérature

En parlant de philosophie, quelqu'un a-t-il lu le dernier livre de Michel Onfray?
Je ne suis pas fan du personnage et en la matière je lis plutôt des classiques que du contemporain, mais d'après mon père il y fait un très beau plaidoyer pour le vin, notamment le champagne.
Ça va dans le sens d'une récente émission où je l'avais entendu évoquer ça, c'est assez rare pour être signaler il me semble.

Mickaël
LPV Paname
#59

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Philippipipourrah a répondu au sujet : Le vin et la littérature : "Mythologies" de Roland Barthes

[size=large]Le vin, mythe français sous la plume de Roland Barthes : depuis les années cinquante, certaines choses changent dans la société, et d’autres pas…

"Le vin est senti par la nation française comme un bien qui lui est propre, au même titre que ses trois cent soixante espèces de fromages et sa culture. C'est une boisson-totem, correspondant au lait de la vache hollandaise ou au thé absorbé cérémonieusement par la famille royale anglaise. [...]
A vrai dire, comme tout totem vivace, le vin supporte une mythologie variée qui ne s'embarrasse pas des contradictions. Cette substance galvanique est toujours considérée, par exemple, comme le plus efficace des désaltérants, ou du moins la soif sert de premier alibi à sa consommation (« il fait soif»). [...] il est avant tout une substance de conversion, capable de retourner les situations et les états, et d'extraire des objets leur contraire : de faire, par exemple, d'un faible un fort, d'un silencieux, un bavard; [...].
Pour le travailleur, le vin sera qualification, facilité démiurgique de la tâche (« cœur à l'ouvrage »). Pour l'intellectuel, il aura la fonction inverse: le « petit vin blanc » ou le « beaujolais » de l'écrivain seront chargés de le couper du monde trop naturel des cocktails et des boissons d'argent (les seules que le snobisme pousse à lui offrir) ; le vin le délivrera des mythes, lui ôtera de son intellectualité, l'égalera au prolétaire; [...].
Mais ce qu'il y a de particulier à la France, c'est que le pouvoir de conversion du vin n'est jamais donné ouvertement comme une fin : d'autres pays boivent pour se saouler, et cela est dit par tous ; en France, l'ivresse est conséquence, jamais finalité; la boisson est sentie comme l'étalement d'un plaisir, non comme la cause nécessaire d'un effet recherché [...].
Mais cette universalité même comporte un conformisme : croire au vin est un acte collectif contraignant ; le Français qui prendrait quelque distance à l'égard du mythe s'exposerait à des problèmes menus mais précis d'intégration, dont le premier serait justement d'avoir à s'expliquer. Le principe d'universalité joue ici à plein, en ce sens que la société nomme malade, infirme ou vicieux, quiconque ne croit pas au vin : elle ne le comprend pas (aux deux sens, intellectuel et spatial, du terme). A l'opposé, un diplôme de bonne intégration est décerné à qui pratique le vin : savoir boire est une technique nationale qui sert à qualifier le Français, à prouver à la fois son pouvoir de performance, son contrôle et sa sociabilité. [...].
Le vin est socialisé parce qu'il fonde non seulement une morale, mais aussi un décor ; il orne les cérémoniaux les plus menus de la vie quotidienne française, du casse-croûte (le gros rouge, le camembert) au festin, de la conversation de bistrot au discours de banquet. Il exalte les climats, quels qu'ils soient, s'associe dans le froid à tous les mythes du réchauffement, et dans la canicule à toutes les images de l'ombre, du frais et du piquant. Pas une situation de contrainte physique (température, faim, ennui, servitude, dépaysement) qui ne donne à rêver le vin. Combiné comme substance de base à d'autres figures alimentaires, il peut couvrir tous les espaces et tous les temps du Français. Dès qu'on atteint un certain détail de la quotidienneté, l'absence de vin choque comme un exotisme: M. Coty, au début de son septennat, s'étant laissé photographier devant une table intime où la bouteille Dumesnil semblait remplacer par extraordinaire le litron de rouge, la nation entière entra en émoi ; c'était aussi intolérable qu'un roi célibataire. Le vin fait ici partie de la raison d'Etat."
[/size]

(Roland Barthes : Mythologies (1957), chapitre "Le vin et le lait" )

:), Philippe
#60

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Modérateurs: GildasPBAESMartinezCédric42120Vougeotjean-luc javauxstarbuck