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Flashback de 400 ans :
le Bordeaux du 17e siècle compte avec un cépage indigène du nom de Grande Vidure (appelé aussi Grand Carmenet ou Cabernell). Pendant près de 3 siècles, il fait les beaux jours des grands vins de la Gironde. Quelques années avant la crise de phylloxéra qui détruit la quasi-totalité des vignes européennes, un aristocrate chilien du nom de Silvestre Ochagavia, de voyage sur le vieux continent, lance le mouvement qui consiste à importer les cépages nobles français et ramène quelques pieds de Grande Vidure qu’il plante dans les vallées avoisinantes de Santiago.
Pendant les 140 ans qui suivent, l’histoire de la viticulture chilienne est faite de hauts et de bas, d’expansion de la vigne à arrachages, de l’emprise du vin sur la population chilienne à l’interdiction de planter de nouvelles vignes dans les années 60. Bref, une confusion s’est étendue à la vigne sans que personne ne remarque rien.
Dans les années 80, le Chili commence à sortir des vins de bonne facture, mais ceux-ci sont principalement de Cabernet Sauvignon. Le Merlot pointe son nez, mais certains y trouvent des arômes verts peu plaisant alors que d’autres le trouvent plus fort et plus épicé que les Merlots européens, et mettent cela sur le compte d’un clone différent.
En 1991, un professeur œnologue de l’université de Montpellier nommé Claude Valat, alors qu’il se baladait dans les vignes du domaine Carmen dans la vallée du Maipo, remarque que certains pieds de Merlot sont différents des autres. Grains plus gros, feuilles au format légèrement différent et à la teinte rosée. Se tournant vers l’œnologue de Carmen, il lui émet ses doutes quant au fait que ces pieds soient vraiment ceux d’une plante de Merlot.
3 ans plus tard et analyses ADN à l’appui, l’ampélographe Jean-Michel Boursiquit, de la même faculté d’œnologie de l’université de Montpellier le confirme: il s’agit du Carmenère, ou Grande Vidure.
Cette nouvelle fait l'effet d'une bombe dans l'industrie vinicole chilienne alors en pleine croissance : les quelques 10.000 hectares plantés en Merlot sont en fait méli-mélo indescriptible de Merlot et de Carmenère !
Les meilleurs domaines – comme Carmen et De Martino – s’empressent de séparer les vignes des 2 cépages et lancent dès 1996 des vins 100% Carmenère. Les autres, un peu moins proactifs, continuent à souffrir pour identifier l’un de l’autre ou ignorent délibérément ce fait indéniable et persistent à faire ce qu’ils ont fait pendant des années : vendanger et vinifier ces 2 cépages ensemble sous le nom de Merlot.
Et pourtant, avec le recul, on ne comprend que peu ce quiproquo et encore moins la politique de l’autruche adoptée par certains car les différences visuelles ne sont que la partie émergée de l’iceberg : le Carmenère est moins versatile que le Merlot, il lui faut des terres moins fertiles. Il est sujet à la coulure. Il possède une plus grande vigueur. Il demande un travail à la vigne plus important. Il arrive à maturité 2 semaines plus tard et il possède une acidité moindre.
Les domaines « fourmi » qui ont fait les efforts de différencier les 2 cépages en retirent les fruits : le Carmenère cueilli à maturité produit un vin rond, épicé et gouleyant alors que les domaines « cigale » qui se permettent encore de vendre des cuvées Merlot avec un assemblage non-connu des 2 cépages se retrouvent avec des vins aux arômes verts et végétaux.
Ceci dit, le Chili n'a pas la palme de la confusion. L'Italie possède près de 4.200 hectares de Carmenère vendus sous le nom de Cabernet-Franc et ne semble rien faire de probant pour changer cet état de fait !
Alors, quelles sont les particularités du Carmenère ?
La robe est de couleur foncée, dans les tons violacés, et le degré alcoolique généralement élevé donne de superbes larmes sur les parois du verre.
Le nez tend sur la fraise mûre, les fruits noirs comme la mûre, la betterave, le café, les épices, le fumé et la réglisse. Il est de forte intensité et paraît plus complexe que celui d’un Merlot de même catégorie.
La bouche se caractérise par sa faible acidité, sa douceur, sa puissance et sa grande persistance aromatique.
Plusieurs critiques confirment que le Carmenère en mono-cépage est plus intéressant, plus complexe et moins monolithique que son frère de rangée le Merlot.
Toutefois, on peut légitimement se demander de quoi le futur de ce cépage sera fait. Deux mouvements s’opposent actuellement dans la viticulture chilienne.
D’un côté, ceux qui pensent, rêvent et désirent que le Carmenère soit reconnu dans quelques années comme « LE » cépage chilien. Concept marketing des plus intéressant et probablement légitime au vu du fait qu’actuellement, seul le Chili en produit des vins de qualité.
Dans une récente étude de marché en Angleterre, le Chili, bien que reconnu comme un producteur de bons vins, a montré souffrir d’un manque d’image de marque. Et le Carmenère pourrait être ce tremplin qui propulserait l’impression que le consommateur de fait de ce pays lointain. En mentionnant Malbec, une grande partie d’amateurs pensent instinctivement « Argentine ». Au mot « Pinotage » surgit l’Afrique du Sud. « Shiraz » rappelle l’Australie. « Zinfandel » et les Etats-Unis viennent à l’esprit. « Carmenère » ….. pourquoi pas le Chili d’ici peu !
De l’autre côté – et je fais partie de ceux-là - un groupe composé principalement de dégustateurs, de critiques, de sommeliers et de personnes qui prennent un peu de recul par rapport à cette « Carmenère mania » est de plus en plus convaincu que la Grande Vidure se sublimera comme cépage d’assemblage et apportera à des crus comme Clos Apalta, Almaviva et autres Primus une complémentarité bénéfique au Cabernet Sauvignon. La douceur du Carmenère dupliquant la rigueur du Cabernet. La rondeur assagissant les tannins. Le volume couvrant le creux du milieu de bouche. A ce jeu-là, il y a fort à parier que le Carmenère rendra la vie dure au Merlot dans les meilleurs assemblages chiliens du début du 21e siècle !
Le Chili, en tous les cas, a tout à se réjouir de la ré-apparition de la Grande Vidure sous ses latitudes. Sa renommée a commencé à sortir des frontières nationales et de plus en plus de magasins aux Etats-Unis et en Europe proposent des vins issus de ce cépage …. et les jeunes amateurs semblent apprécier !
Le Carmenère est de plus un vin qui se marie bien à table. Son côté épicé lui confère un penchant naturel pour se conjuguer avec des repas relevés et un poulet thai pas trop chargé de chili trouvera en une bouteille de Carmenère un compagnon qui tient la route.
Alors, la prochaine fois que vous passerez chez votre caviste et que vous verrez une bouteille de Carmenère chilien, essayez ! Cela peut en valoir la peine.
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